Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme - communautarisme.net
  Recherche  
  
SiteGoogle
  Recherche avancée  
Menu  
 Accueil 
 
Rubriques 
 Courrier des lecteurs 
 La communauté rêvée par Act-Up 
 Entretien avec Hakim El Ghissassi : quel premier bilan pour le CFCM ? 
 Un article de Tony Andréani : Ce qui menace vraiment la République 
 Racisme : analyse du rapport 2003 de la CNCDH 
 L'Islam entre mythe et religion 
 Le PS, territoire occupé 
 La discrimination positive, une aberration 
 À propos de la rhétorique communautariste 
 Les 60 derniers articles en PDF (09/07) 

Ce qui menace vraiment la République
par Tony Andréani, texte paru dans le numéro 29 de la revue Utopie critique
Dans ce texte paru dans la revue Utopie critique, Tony Andréani nous propose une stimulante réflexion sur les véritables dangers qui détricotent la République, et replace les débats sur la laïcité et le communautarisme dans le cadre général des évolutions sociétales et nationales.
Numéro 23 de la revue Utopie critique (droits réservés)
Reproduit avec l'autorisation de l'auteur
Le site d'Utopie critique

Télécharger le texte en format PDF
------------------

Tout le monde ou presque est devenu, depuis le "choc" du 21 Avril 2002, républicain. La droite se redécouvre ardemment républicaine, pour mieux consacrer le rassemblement anti-Le Pen qui a abouti au score introuvable de Chirac au deuxième tour. Mais le Front national lui-même se réclame de la République, à l'occasion. L'extrême gauche n'est plus en reste. Le ministre Mer, qu'on n'attendait pas sur ce terrain, entend montrer qu'il n'est pas moins républicain que les autres. Il s'est donc passé quelque chose dans l'Hexagone politique, et Chevènement lui-même doit se demander comment son discours, que l'on disait si passéiste au moment où il le tenait, a pu faire tant d'émules en si peu de temps. La République serait-elle en danger? Mais quels seraient donc ces dangers qui la menacent?
En vérité tout dépend de ce que l'on entend par République. Et ce que l'on entend par République ne fera pas du tout voir et dénoncer les mêmes périls.

Il y a République et République…
Il y a eu cinq Républiques, mais sept Constitutions républicaines en France (1) , et elles ne furent pas du tout du même tonneau (à la différence de la Constitution américaine, qui n'a connu que des amendements). Il y a eu aussi trois Déclarations des droits de l'homme et du citoyen (celle de 1789, celle de 1793 et celle de 1795) et elles ne disaient pas la même chose. Chaque fois, ces Républiques sont nées d'une convulsion sociale et/ou d'une guerre extérieure ou intestine. L'histoire de la République fut donc tout sauf un chemin pavé de roses.
La république est le gouvernement par le peuple souverain. Mais le suffrage universel a connu des restrictions selon les époques, et il faut attendre 1946 pour que le peuple inclue aussi les femmes. Les Républiques françaises, en second lieu, furent des systèmes représentatifs (l'usage des référendums fut exceptionnel (2) ), mais des plus divers (on eut même une république avec…un empereur, avant qu'elle devienne un Empire). Plus important encore : jusqu'où devait aller la souveraineté? Pour dire les choses très grossièrement : la République connut une conception très limitative de la souveraineté populaire pendant la plus grande partie de son histoire, et notamment pendant la longue Troisième République, car c'était une conception d'inspiration libérale, qui reposait sur le principe du moindre gouvernement et sur la protection la plus étendue de la "propriété privée". L'autre conception était celle d'une puissance publique s'imposant aux intérêts privés, sans les abolir pour autant (c'est la tradition rousseauiste du contrat social, interprétée bien à tort par ses adversaires comme une aliénation par l'individu de tous ses droits au profit du citoyen (3) ). Sans aller plus loin, on peut dire qu'il n'y a jamais eu, en France, de consensus minimal sur la notion même de République, sauf aux lendemains de la deuxième guerre mondiale. Et encore aura-t-il fallu s'y reprendre à deux fois pour adopter (à une courte majorité), une Constitution, qui sera celle de la 4° République. Pourquoi néanmoins parler de consensus? Parce qu'il y a bien eu une sorte de pacte social, issu du Conseil national de la Résistance, qui a fondé ou refondé les services publics, la Sécurité sociale, la législation du travail et ajouté une touche de démocratie sociale (les comités d'entreprise). La Constitution de la 5° République fut, certes, adoptée à une plus large majorité, mais, si elle changea profondément les institutions politiques, elle ne toucha pas d'abord à ce socle (du reste le Préambule de la 4° fut conservé). Or c'est au moment où ce pacte est en train d'être défait que l'on invoque à nouveau les mânes de la République. Voilà qui est significatif ou…suspect.

Un péril religieux ?
Le retour en force du thème de la laïcité est pour le moins surprenant, quand il est agité par la droite. Faut-il rappeler qu'il y a seulement vingt ans elle s'est mobilisée comme un seul homme pour défendre l'école privée, généralement confessionnelle, et qu'elle a fait céder le gouvernement socialiste de l'époque? Comme il est peu vraisemblable qu'elle ait changé d'avis sur le sujet, on peut soupçonner un coup politicien : retirer à la gauche l'un de ses derniers chevaux de bataille, jeter un voile opportun (c'est le cas de le dire) sur une politique profondément impopulaire. C'est certainement trop simple. La droite a aussi réellement peur, et ce dont elle a peur, ce n'est pas de la religion en général, mais du péril islamiste.
Or ce péril, de nombreuses plumes l'ont répété à longueur de colonnes, reste circonscrit en tant que péril religieux (la composante intégriste est une autre affaire, dont on parlera un peu plus loin). Les personnes de confession musulmane dans leur grande majorité pratiquent un islam tranquille, tenant plus de la coutume que de la foi sectaire. Quant aux jeunes filles qui ont refusé d'enlever leur voile à l'école, elles sont en petit nombre, tout comme les femmes musulmanes qui n'ont pas voulu à l'hôpital être soignées par un médecin masculin, ou celles qui, appartenant à la fonction publique, ont refusé de serrer une main. Ce qui a fait désordre est qu'elles étaient et se disaient françaises…et bonnes républicaines. Voilà qui interrogeait la République, ce vieux et mouvant compromis politique, sur elle-même, d'autant plus que les valeurs revendiquées n'étaient plus les valeurs chrétiennes. Et c'est là qu'on s'est souvenu du thème de la laïcité.
Thème redondant en vérité, car il est une simple conséquence de la République et de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (où il ne figure pas), mais qui a permis de lever un problème institutionnel. Faut-il le redire, le gouvernement par le peuple exclut tout principe transcendant. On ne saurait dire d'une république qu'elle est chrétienne, juive ou islamiste, car ce serait une contradiction in adjecto, le peuple étant composé de sujets libres et égaux. Il faut ici distinguer la république de la démocratie, qui peut être bien plus accommodante, dans la mesure où elle met en avant l'individu et non le citoyen. Puisque les individus peuvent avoir des attaches religieuses, la démocratie, les prenant tels qu'ils sont, se contentera de leur attribuer les libertés essentielles (de vote, de conscience etc.), mais n'exigera pas une stricte neutralité des institutions (l'absence par exemple de toute aide publique aux religions). C'est flagrant s'agissant de la démocratie états-unienne, mais il faut aussi reconnaître que la République française n'est pas encore tout à fait une République, dans la mesure où la loi de 1905, qui avait imposé une totale séparation de l'Eglise et de l'Etat, a été depuis passablement écornée (4) .
Pourquoi donc le "défi islamiste" est-il apparu assez grave pour qu'on brandisse le drapeau de la laïcité? Certains évènements nationaux (les attentats terroristes liés au drame algérien) et internationaux (les attentats contre les Etats-Unis, qui ont culminé avec la destruction des tours du World Trade Center, et tous ceux qu'on a connus, à Bali, à Moscou, en Espagne…) ont joué un rôle de toile de fond, mais l'affaire des signes religieux islamistes remettait surtout en cause le compromis passé, en France, entre la religion et l'Etat, et interrogeait de ce fait la nature même de la démocratie française : que fallait-il entendre par "sphère publique" et par "sphère privée"? Jusqu'où pouvait aller la liberté d'expression dans la sphère publique?

Où s'arrêtent la liberté d'expression et la sphère publique ?
Il faut rappeler ici que c'est un article de la loi d'orientation Jospin de 1989 sur l'enseignement qui a, d'une certaine manière, ouvert les vannes en accordant aux élèves "dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité, la liberté d'information et la liberté d'expression". Quelle limite poser à ce droit d'expression? Pourquoi n'irait-il pas jusqu'au choix du vêtement? On pense résoudre la question par l'adoption d'une loi sur la laïcité interdisant les signes "ostensibles" d'appartenance religieuse. Outre le fait que cette loi risque de donner lieu, comme beaucoup l'ont remarqué, à une casuistique frisant le ridicule, elle ne répond nullement au problème posé. Pourquoi? Interdire toute liberté d'expression à l'école reviendrait à faire taire les élèves, ce qui serait contraire à toute pédagogie active. Là où gît le problème particulier lié à une manifestation vestimentaire, c'est lorsqu'elle exprime, non pas un menaçant (dans le contexte français) prosélytisme conquérant, mais un refus d'entendre d'autres discours et de dialoguer. L'élève qui affiche de manière constante son appartenance religieuse démontre qu'il entend résolument se discriminer des autres (et c'est bien ainsi que les proviseurs ont été souvent amenés à comprendre des refus catégoriques). Soyons clairs. Seul le port d'un uniforme scolaire montrerait, non certes que l'on laisse ses opinions au vestiaire, mais qu'on accepte d'entrer dans un espace "public". A défaut, on ne voit pas pourquoi on interdirait toute expression vestimentaire, si elle n'est pas systématique. Et il en va de même pour les opinions politiques (qu'on a préféré précautionneusement laisser de côté, mais c'est le même problème, car comment imaginer que les élèves se comporteront de manière apolitique?).
La neutralité, en réalité, n'a de sens que pour le personnel enseignant (ou, plus généralement, le personnel de la fonction publique). Mais ici encore trêve d'hypocrisie : la neutralité n'existe pas, sauf dans les sciences "dures" (et encore…). Tout ce qu'on peut exiger d'un enseignant est qu'il expose les différents points de vue, sans taire pour autant le sien, par honnêteté intellectuelle.
La deuxième question est celle de l'espace public. Or le libéralisme a échoué à faire de l'espace privé ce qui ne concerne que l'individu, sans aucune interaction avec les autres, car il est impossible qu'il n'y ait pas d'interactions, ce qui est encore plus évident dans le champ scolaire. Qu'on cherche bien et on ne trouvera d'autre définition forte de l'espace public que celle qui fait qu'il y a une collectivité publique (5) . C'est pourquoi il correspond aux services publics, ces derniers, en République, ne prenant leur sens que de la citoyenneté (6) . C'est là que la droite, et plus généralement, les politiques néo-libérales, sont gênées aux entournures. Si vous déléguez ces services publics au privé, qu'est ce qui garantira la "neutralité"? On y reviendra, mais on voit bien que c'était le problème déjà posé à propos de l'enseignement privé, et seulement résolu, mais de manière bien contestable, par les conditions mises par l'Etat au conventionnement, et donc au financement public. Qu'en sera-t-il si l'enseignement devient de plus en plus marchand et payant?
Mais revenons à la religion. Ce que dissimule le plus souvent ce vaste et proliférant débat sur la laïcité est qu'une autre religion a pénétré depuis longtemps l'école, et en particulier depuis que l'uniforme en a été banni. C'est la religion de la concurrence et de la marchandise. Quelle religion, dira-t-on? Quoi de plus laïc?

La « religion » de la concurrence et du marché
Tous les signes ostensibles d'une religion sont pourtant là. Il ne s'agit pas seulement de la symbolique des marques sur les vêtements et de l'habillage séducteur des produits (on pourrait objecter que cela ne regarde que les choix privés des individus). Il s'agit de l'envahissement des espaces publics - au sens large - par la publicité, autrement plus important que celui des religions traditionnelles (ces croix qui se trouvaient à des carrefours ou ces images pieuses que l'on pouvait rencontrer dans les boutiques). La propagande ou le prosélytisme marchands sont devenus omniprésents. Et le mode d'interpellation est le même que celui des religions : c'est sous la forme de l'impératif que la publicité s'adresse au consommateur, en associant du texte à des images (à la télévision, à la radio, il y a aussi les voix), pour lui signifier où est son bonheur, quels sont les chemins de la santé, du plaisir et de l'allégresse. Mais, dira-t-on, la concurrence justement sauve le consommateur du dictat. Argument non valable, car c'est bien le même discours, individualisant et jouisseur, qui est tenu par tous les concurrents - pendant que les religions sont, elles, devenues en général plus tolérantes. C'est bien le même enfer de la peine qui est promis à ceux qui n'entendent point où est leur salut. Et l'on pourrait sans peine développer l'analyse. Il y a des dogmatiques, et même des fanatiques du marché concurrentiel, qui y voient la solution de tous les problèmes économiques et sociaux - alors qu'il n'est qu'un mode de coordination des activités parmi d'autres (7) . Un auteur voit même dans la publicité la réalisation de l'idéal philosophique de l'Occident, non sans quelques bons arguments (8) .
Si la religion de la marchandise n'est quand même pas une religion, c'est pour une tout autre raison. Car, au fond, que nous promettent les religions : c'est que l'humanité a un avenir qui ne se résume pas à l'addition de plaisirs individuels (une addition sans fin, que la mort ramène à zéro), mais qui dépasse, dans le sens d'un progrès, d'une élévation, d'une destinée, les individus et les générations. Un auteur l'a peut-être compris mieux que quiconque, quand il avance cette idée que "les religions se seraient construites à partir d'un même "noyau de vérité" fondamental et qui nous serait commun à tous : l'intuition universelle de notre lien à autrui mort et vivant" (9) . Or la marchandisation non seulement ne crée pas de liens, mais elle les dissout, non seulement ne nous attache pas à nos morts et à ceux qui viendront demain, mais elle nous enferme dans le présent et la rencontre de hasard. Pour aller droit au but, disons que la religion de la marchandise n'offre pas de véritable succédané aux religions, et qu'il manque aux sociétés capitalistes modernes une religion laïque - car personne ne fera croire que "l'immense accumulation de marchandises" constitue par elle-même un progrès. C'est bien de là que vient le malaise innommé, et finalement le premier véritable danger qui menace la République.

Le socialisme est à venir, Tony Andréani, éditions Syllepse (droits réservés)
Un péril communautariste ?
On peut parler de communautarisme, lorsque certains groupements sociaux, généralement à base religieuse ou ethnique, s'exemptent des règles communes et que cela est admis ou toléré. Aux Etats-Unis par exemple on a le droit de porter assidûment le tchador à l'école publique, et la polygamie des Mormons n'est pas vraiment sanctionnée. En France au contraire un certain nombre de coutumes ou de comportements opposés à l'égalité républicaine (notamment à l'égalité homme-femme) sont proscrits. Et ce qui inquiète, c'est qu'ils persistent ou réapparaissent. On parle d'un "échec de l'intégration", qui serait dû à ce que l'école ne remplit pas pleinement son rôle et qu'il existe de nombreuses pratiques discriminatoires insuffisamment combattues. La solution serait donc de mieux diffuser les valeurs républicaines et d'utiliser l'appareil répressif sans mollesse.
C'est prendre les choses par le petit bout de la lorgnette, car le phénomène est beaucoup plus large et insidieux. Oui, la société française tend à se "communautariser", mais il faut ici être précis. Il y a toujours eu des communautés géographiques et historiques dans notre pays, et il faut se féliciter qu'il y en ait encore, malgré le déferlement des rapports marchands (ces rapports désincarnés) et du consumérisme (qui tend à l'atomisation). Il est bien qu'il y ait des cultures régionales (celle du rugby par exemple dans le Sud-Ouest), des modes de vie différents (comme des cuisines), et même des traditions particulières, telles la culture "yiddish" ou la culture "pied-noir" (sources d'inspiration inépuisable pour les humoristes). Ce qui est inquiétant est la montée de ce qu'on pourrait appeler les communautés aliénantes (10) , dont on définira ainsi les caractéristiques : ce sont des communautés de type autoritaire, fondées sur l'identification et la soumission à des chefs, ou, plus généralement, à des "idoles" ; ce sont des communautés qui se bâtissent non tant sur des intérêts réels que sur des valeurs symboliques ; ce sont des communautés qui font leur unité contre les autres (les différents, les étrangers, les ennemis). Et, là, nous rencontrons effectivement toute une gamme de communautés, qui ne marquent pas seulement des différences, mais des ruptures dans ce qui peut faire nation (on reviendra sur la question de la nation).

Les communautés aliénantes
Il y a des communautés relativement soft. Des sociologues ont souligné la multiplication des "néo-tribalismes", par exemple les groupes de fans engendrés par le star-system, les rassemblements de "ravers" etc. Ces communautés sont une manière pour les individus de se resocialiser, selon des mécanismes psychologiques régressifs (recherche d'états fusionnels intermittents), mais, si elles sont bien des symptômes et des contre-effets d'un état de déliaison sociale généralisée, elles ne sont nullement excluantes et agressives. Mais il y a aussi des communautés beaucoup plus hard. C'est la petite bande, qui entend faire la loi autour d'elle. Ce sont les sectes, qui se constituent, autour de leurs gourous, une société dans la société, parfaitement fermée et intolérante (on a noté, depuis longtemps, ce retour particulier du religieux). Ce sont les intégrismes religieux (l'intégrisme islamiste est le plus virulent, mais il n'est pas le seul). C'est un parti politique (le Front national), pour qui tout le mal vient de l'étranger de l'intérieur. Ce sont, beaucoup moins visibles, des "castes", qui s'enferment et se protègent dans des espaces clos (par exemple des ensembles résidentiels) - alors que leurs franges supérieures sont en même temps nomades (avec un argent apatride).
La République est la soumission à la loi commune. Mais ce rappel a quelque chose de factice et d'artificiel quand on oublie de dire que la plupart des lois sont particulières, codifiant un état particulier des rapports sociaux. Le vrai problème, le véritable danger aujourd'hui, sont que les intérêts économiques sont de moins en moins représentés en tant que tels. Situation paradoxale, à un moment où le "retour des classes sociales" (qui n'avaient disparu que dans le discours des élites) est devenu une évidence. Et pourtant, tel est bien le cas. Qu'on se souvienne de l'époque où il existait des partis de masse, avec de fortes implantations locales, dans les entreprises et dans les institutions, où les syndicats (y compris patronaux) avaient de nombreux adhérents, où il y avait une multitude d'associations qui leur étaient liées. Ce type de représentation avait tous les défauts que l'on voudra, et qui ont suscité des désaffections, mais il avait au moins le mérite de structurer le social, et de porter le débat politique. Or, aujourd'hui, si les intérêts économiques sont toujours là (au sens le plus large du terme, qui comprend aussi les "groupes d'intérêts", par exemple celui des chasseurs ou des viticulteurs), seuls les plus puissants et les mieux organisés ont une capacité d'action, qui passe plus par le lobbying que par les voies politiques. Si bien que la scène politique s'est vidée, est devenue un spectacle, pour ne pas dire un théâtre d'ombres.
Il faut noter que la plupart des communautés aliénantes évoquées précédemment se situent hors de la sphère du travail, dans les espaces d'habitation et de loisir. Le monde du travail, lui, est devenu source d'angoisse pour la plus grande partie de la population : angoisse face à un procès de travail morcelé (avec tout le mouvement des externalisations et les sous-traitances en cascade), angoisse temporelle (risques de licenciement, précarité généralisée), angoisse devant l'évanouissement du patronat (remplacé par un actionnariat lointain et éclaté), angoisse devant la violence de la concurrence, et d'abord entre salariés. Si bien que les gens se sont réfugiés dans la famille (elle-même instable), dans la recherche éperdue d'un épanouissement personnel (encouragé par une multitude de professionnels du "développement individuel"), et précisément dans ces communautés qui leur fournissaient un substitut aux relations sociales perdues. C'est triste à constater, mais le Front national est aujourd'hui le seul parti politique qui possède vraiment un maillage dans la population, et notamment dans les couches les plus populaires. Un parti qui parvient même à recruter parmi les enfants d'immigrés, en quête de reconnaissance.

Un péril immoraliste ?
Robespierre voulait que les citoyens, et d'abord leurs représentants, fussent vertueux. Il fut bien l'un des seuls au sein d'une Convention, dont les députés avaient cherché surtout à s'enrichir, aux dépens du clergé (les Girondins furent les plus violents des anticléricaux) et de l'aristocratie, lors de la mise aux enchères des biens nationaux. Et sans doute a-t-il trop demandé à une morale républicaine : non seulement du sens civique et du courage pour défendre les principes républicains (et la nation elle-même, lorsque la guerre, dont il n'avait pas voulu, était devenue inévitable), mais encore de la grandeur d'âme, un souffle quasi religieux. Mais du moins avait-il vu que la politique avait besoin d'une morale (ce qui impressionnera Kant au plus haut point). Il voulait aussi promouvoir une certaine égalité sociale, ce qui ne lui fut pas pardonné. Or, que reste-t-il de cette morale républicaine aujourd'hui?
Pas grand-chose, parce que le peuple cesse d'être vertueux quand "les fripons" font la loi et que l'égalité sociale régresse chaque jour un peu plus. Mais aussi quand les mœurs se délitent. Entendons-nous bien : la morale républicaine ne prêche aucun mode de vie particulier, aucun ordre moral, elle respecte la liberté de conscience et la liberté pour chacun de conduire sa vie comme il l'entend. A cet égard, il est essentiel de distinguer la morale et l'éthique (11) . Mais, quand l'éthique sape les fondements de la morale politique elle-même, la République est en péril. Et cela va bien au-delà des citoyens qui ne respectent pas la loi (si injuste soit-elle).
Quand tout est devenu affaire de profit, il n'y plus de limite à la manipulation des individus. Quelques exemples suffiront.
Les émissions de télé-réalité entendent mettre en scène les "vrais problèmes" des "vrais gens". L'intention n'est pas condamnable a priori : on ne peut séparer la vie publique (celle du citoyen) de la vie privée (celle de l'individu), car les deux de toute façon interagissent, et les personnes conviées sont volontaires (pas de viol de leur vie privée au regard de la loi). On se dit pourtant qu'on pourrait arriver au résultat proclamé - donner aux individus un large moyen d'expression et aux téléspectateurs de quoi connaître les problèmes des autres et réfléchir à leurs propres problèmes - par les moyens de la fiction, une fiction qui serait aussi proche que possible de la réalité, mais qui permettrait une certaine distanciation. Il est vrai que le coût en serait plus élevé… Cela dit, comment les "vrais problèmes" sont-ils présentés et traités? D'abord on biffe tout caractère social : il serait mal venu, en général, qu'on voie un ouvrier ou un cadre décrire leurs déchirements (ceci est réservé à quelques films ou téléfilms et à de rares émissions "politiques"). Ensuite on flatte, quoiqu'on s'en défende, le voyeurisme et l'exhibitionnisme, qui sont tout de même des comportements assez singuliers. On passe subrepticement à la manipulation quand on faire croire 1° qu'il y a toujours une solution au problème, et que l'émission elle-même va permettre de la trouver et 2° que cette solution relève de l'individu, et n'appelle aucune réponse collective. C'est ainsi qu'une technique qui prétendait resocialiser les individus conduit le plus souvent à les désocialiser encore plus (si l'on excepte quelques cas où les problèmes sont vraiment exposés dans leur complexité et leur profondeur). Et, comme rien n'arrête la recherche de gros profits (des marges brutes de 50% pour les producteurs et des mannes publicitaires pour les diffuseurs), la télé-réalité est passée au stade de l'abattage : des émissions quotidiennes, des cas qui défilent en quelques minutes.
"Loft story", "Koh Lanta", et autres "Iles de la tentation", tout le monde connaît ces magnifiques "concepts" d'émissions. Ici tout n'est plus que manipulation : des personnes en situation de rats de laboratoire plus un certain nombre de trucages bien dissimulés. Et, sans avoir l'air de rien, un pur condensé de l'ethos capitaliste le plus féroce : des gens qui cherchent à vendre leur image (sinon ils sont éliminés par le public), qui usent de tous les moyens pour l'emporter sur leurs concurrents, qui visent le vedettariat et ses revenus avec le minimum d'efforts, qui se prêtent aux mises en scène les plus stupides et les plus racoleuses, comme dans toute bonne publicité. Et des dégâts collatéraux qui ne sont pas minimes. N'importe : les acteurs (toute appartenance sociale biffée) sont libres, et le public en redemande…Ce qui est grave dans cette affaire, c'est qu'il n'y a plus aucune déontologie ni aucun débat public d'envergure à ce sujet. C'est le marché qui dicte sa loi.

Le nouvel opium du peuple
Transformer la vie privée en vie publique ne suffit pas, il faut encore étaler le plus intime, à savoir la sexualité "sans tabous". C'est une déferlante d'émissions, d'ouvrages, de films, de manuels, où les comportements les plus marginaux sont présentés comme étant du meilleur aloi (la frontière étant de plus en plus mince entre les perversions soft et les perversions délictuelles). Mais en quoi donc cela concerne-t-il la République, qui est pour la liberté et l'égalité? Il faut remarquer que tout ce mouvement vient du communautarisme américain : l'exaltation de la fierté des minorités. Il faudrait analyser (la place manque ici) le lien avec le narcissisme, au sens de Christopher Lasch : une attitude de fuite devant le réel (et les multiples angoisses générées par les pertes de sens social), un comportement où l'on cherche à séduire sans s'exposer (comme le fait la prostituée). Mais il faut être bref et il est assez clair que la sexualité a remplacé la religion en tant qu'opium du peuple. Pendant que ce dernier fantasme, il se tient tranquille. Et que dire de la pornographie, qui est devenue une véritable institution? Ce qu'il faut en dire, c'est qu'elle réalise le triomphe posthume du sadisme : la transformation des corps en fragments d'objets interchangeables. Oser dire qu'il faudrait imposer des limites à la publicisation du privé, voire aux conditions de production de la pornographie (comme pour la prostitution, combien de ses "acteurs" sont-ils vraiment des adultes consentants?), ce serait porter atteinte à la sacro-sainte liberté, rétablir l'abominable censure d'Etat. Et pourtant, c'est la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui le dit : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui", et, si la libre communication est la règle, on doit "répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi". Par la loi donc, et non par des commissions de "régulation" sur lesquelles l'Etat se décharge, ici comme ailleurs, de l'essentiel de ses responsabilités (12) . Que l'on relise De la liberté de John Stuart Mill, le meilleur théoricien du libéralisme politique : il explique très bien, dans le cas de la drogue, de la prostitution etc., dans quelle mesure la société ne doit pas mais aussi doit intervenir (13) . Or c'est un silence quasi total qui règne dans le monde politique, de l'extrême droite à l'extrême gauche, sur ces "questions de société" (14) .
Et nous voici de retour au foulard islamique, car tout se tient. L'islamisme pur et dur se nourrit de toutes les images de licence, voire de débauche, complaisamment étalées dans le quotidien pour dénoncer la dépravation des mœurs occidentales et lui opposer un rigorisme religieux symbolisé par un voile qui remonte au temps du tribalisme patriarcal. Et, face à l'impudeur érigée en norme sociale, face à l'invitation incessante à se transformer en objets de désir (15) , un certain nombre de jeunes françaises, sous leur pression et celle de leur milieu familial (mais pas toujours (16) ), se mettent à porter le voile en signe de refus et de provocation. Le rappel de la discrétion exigée par la laïcité apparaît alors malheureusement comme une censure, quand en même temps on ne trouve rien à redire "aux images les plus dégradantes de la féminité, aux mannequins nymphomanes, aux postures humiliantes, aux paires de lèvres, de seins, de fesses de femme visibles, ostensibles et ostentatoires qui racolent universellement le citoyen-consommateur" (17) . Face à une scénographie pornographique qui ne peut qu'exciter leur curiosité et qui est si facilement accessible (à douze ans la moitié des enfants ont déjà vu des images de films porno), un certain nombre de jeunes français en mal de repères en viennent à trouver normal de classer des gamines en deux catégories, les putes et les autres, et de pratiquer des "tournantes" (comme ils l'ont vu dans les films).
C'est ainsi que le délabrement des mœurs (que l'historien peut observer dans les civilisations en crise et sur le déclin) finit par saper la possibilité même de la morale politique. Dans une société où tout est permis, ou presque, du moment que cela rapporte à une multitude de professionnels de la marchandisation du désir (à commencer par les publicitaires), qui, pris à leur propre piège, ne peuvent plus se passer d'excitants, la République vire au simulacre, et Marianne n'est plus qu'un mannequin. L'intarissable débat autour de la question du voile traduit en tout cas un énorme malaise, qui va bien au-delà de la question de la laïcité.

Un péril nationaliste ?
La montée de l'extrême droite en France (mais aussi un peu partout en Europe) s'explique largement par des facteurs qui viennent d'être mentionnés. On voudrait ici s'arrêter sur un autre point : le discrédit jeté sur l'idée même de nation.
Il est d'abord le fait de toute une élite économico-politico-médiatique qui ne cesse de répéter que la nation est dépassée, qu'elle a des relents maurassiens et pétainistes, qu'il faut désormais être européen, et même mondialiste, si l'on veut être moderne, vivre avec son temps. Mais, curieusement, un certain discours républicain combat aussi l'idée de nation, parce qu'il se méfie de l'ethnicisme et des traditionalismes, et qu'il milite pour une conception purement politique de la nation, comme porteuse de valeurs universelles. On veut bien se dire Français, mais au nom seulement de certains idéaux, qui pourraient donner du sens à l'altermondialisme. Il faut avant tout éviter d'être chauvin.
Or, qu'on le veuille ou non, la nation n'est pas seulement un ensemble de règles juridiques (elles-mêmes en voie d'internationalisation) ou de principes politiques. C'est aussi une réalité historico-sociale, qui se traduit par des modes de vie, par une culture, par une tradition politique. Si les Français ne savent plus en quoi ils sont Français, les personnes d'origine étrangère le savent bien quand ils connaissent et fréquentent le pays, et ils ont plutôt tendance à s'en féliciter. Si la France est la première destination touristique mondiale, ce n'est pas seulement pour ses paysages et pour son patrimoine, et parce que le climat y est tempéré, c'est aussi parce qu'ils apprécient un art de vivre, des manières d'être, une certaine culture politique (ou du moins ce qu'il en reste). Si la France demeure encore prisée, c'est parce qu'elle a su pendant longtemps intégrer ses immigrés, réaliser un brassage culturel peu commun (et non un simple melting pot), se garder du racisme. Ces mêmes personnes étrangères n'en restent pas moins profondément attachés à leur pays, comme quoi on peut en aimer un autre sans détester le sien. Et, pour cette France, peuple (souverain) et nation sont si intimement liés que l'on ne songe même pas à demander à chaque élève d'une école publique de saluer tous les matins son drapeau (comme cela se fait aux Etats-Unis, et au nom du Dieu des chrétiens) (18).

Numéro 25 d'Utopie critique (droits réservés)
Déclin d'une nation
Le problème est que cette vieille nation se défait tous les jours, parce que les politiques néo-libérales en détruisent le cœur : ces services publics qui font des citoyens, qui fabriquent de la communauté, qui devraient garantir son indépendance ; cette Sécurité sociale, qui génère de la solidarité (et non cette "cohésion sociale" sans contenu que l'on prétend défendre) ; ce "modèle" social, qui n'avait pas la solidité du modèle allemand ou suédois, mais qui incarnait toute une histoire de conflits qui faisait héritage ; ces institutions culturelles et scientifiques qui autrefois faisaient le rayonnement du pays. Aujourd'hui il y a peu de créations nouvelles dont les Français puissent se flatter pouvant attirer les regards étrangers : ni grande école de peinture, ni puissante littérature, ni musique populaire de qualité, ni remarquables inventions, ni grands courants de recherche en sciences humaines, ni pensée politique originale (19) . Si l'on excepte quelques réalisations architecturales (point toutes récentes), un cinéma vivant (grâce à la dite exception culturelle), un théâtre encore tonique, et quelques fortes individualités ici où là (on ne se donnera pas le ridicule de dresser ici un catalogue), il faut bien dire que la France est en train de devenir un musée. Ce n'est pas qu'il n'y ait plus de créateurs et d'artistes, ils sont au contraire très nombreux, c'est que les institutions culturelles, privées de crédits (sauf mécénat d'entreprise) et peu aimées des médias, ne peuvent plus faire grand-chose pour les aider, les encourager et les faire connaître.
Le thème du déclin français est devenu récurrent. Mais ce que l'on déplore, c'est le manque de compétitivité de l'entreprise France, du fait de la lourdeur de ses impôts et de ses charges, et de l'archaïsme de son droit du travail. Encore un effort, Français, pour entrer dans le jeu de la finance mondialisée, pour devenir flexibles et mobiles, pour améliorer votre marketing, pour ouvrir toutes vos entreprises aux capitaux étrangers, pour travailler à vil prix si vous voulez garder vos emplois, bref pour être modernes. Et tout autre discours, comme celui qui est tenu ici, sera déclaré ringard et passéiste. Mais c'est un faux procès. Il y a sans aucun doute beaucoup à réformer dans nos appareils administratifs, dans nos services publics, dans notre système fiscal, dans notre législation sociale : il faut effectivement simplifier, dynamiser, évaluer, parfois transformer. Mais ce que ne voient pas nos modernistes, c'est que ce sont eux-mêmes qui suscitent les blocages et les crispations quand leurs réformes deviennent des contre-réformes, quand elles signifient démantèlements, dégradation des conditions d'emploi, de travail et de salaire, soumission à une logique de rentabilisation financière et de marchandisation. Quant au monde des entreprises, il est devenu pour tous les salariés l'espace de tous les dangers, quand bien même ils ne s'en trouvent pas brutalement exclus. C'est l'ensemble de ce climat délétère qui suscite des réactions nationalistes et des nostalgies souverainistes. D'autant plus que l'Europe apparaît comme une cause majeure du délitement de la nation.

Le péril européen
On ne rouvrira pas ici ce dossier, qui a été abordé dans un précédent numéro de la revue. Mais, pour aller à l'essentiel, il faut bien dire que l'Europe, telle qu'elle s'est construite et telle qu'elle évolue, est une véritable machine de guerre contre la République. Les parlements nationaux sont dépossédés de la plus grande partie de leurs pouvoirs au bénéfice non d'une instance supranationale où ils seraient représentés ou sur laquelle ils pourraient exercer un contrôle, mais d'une intergouvernementalité technocratique et opaque, où se décident (dans une connivence émaillée de conflits avec une Commission farouche gardienne de la concurrence) directives et règlements qu'il ne leur restera plus qu'à transposer ou appliquer. La doctrine qui sous-tend cet arsenal juridique est celle d'une "économie de marché ouverte où la concurrence est libre, favorisant une allocation efficace des ressources", comme dit et répète le projet de la Convention. Doctrine qui permet de démolir, au nom de la concurrence, les services publics, qui précisément font nation, sans qu'il soit fait obstacle pour autant à la concurrence la plus déloyale entre les pays (par le dumping fiscal et social) (20) . Doctrine qui empêche pratiquement d'avoir des politiques industrielles, une véritable politique économique, une politique des revenus, tant au niveau des pays qu'à l'échelle de l'Union.
Cette Europe, faussement néo-libérale (puisque la concurrence y est plus qu'imparfaite), mais doublement néo-libérale (puisqu'à la concurrence entre les entreprises s'ajoute la concurrence entre les Etats, qui ruine toute possibilité d'un interventionnisme étatique fort, comme il en existe dans des pays unifiés tel le Japon ou dans des pays fédéraux comme les Etats-Unis), ne laisse plus guère de marge de manœuvre aux Etats, puisque le principe de subsidiarité y est appliqué au sens du droit canon : ce sont les échelons supérieurs qui décident de ce qu'il reste de pouvoir aux échelons inférieurs. En sorte que les Républiques ne délèguent pas des parts de leur souveraineté à une Union où leurs représentants seraient co-législateurs (le pouvoir de co-décision de l'actuel Parlement européen est, dans les textes comme dans les faits, très limité), mais aliènent des pans entiers de leur souveraineté à des exécutifs qui n'ont guère de comptes à rendre ou à des institutions politiquement irresponsables (Banque centrale européenne, Commission, Cour européenne de justice).
Comme il est de plus en plus clair que cette Europe est impopulaire et mal partie, et que le projet de la Convention ne change rien d'essentiel, ni à ses fondements économiques, pratiquement inchangés, ni à son architecture institutionnelle, certains proposent de la refonder en appelant de leurs vœux une Assemblée constituante qui jetterait les bases d'une République européenne, d'esprit fédéral ou quasi-fédéral.

Pour une Constituante européenne ?
L'idée est séduisante, parce qu'elle permettrait de faire un saut qualitatif : c'est l'ensemble des peuples européens qui deviendrait souverain en élisant une Assemblée constituante, laquelle élaborerait une Constitution européenne, qui serait ensuite soumise à ratification par référendum dans toute l'Europe le même jour. Et pourtant cette idée est impraticable ou, en tout cas, à coup sûr prématurée, pour plusieurs raisons.
Tout d'abord cette Constitution rendrait ipso facto caduques toutes les Constitutions nationales, qui devraient être à leur tout ré-élaborées et ratifiées, ce qui impliquerait une remise à plat de constructions politiques qui ont des décennies, ou même des siècles d'histoire derrière elles (une République européenne signifierait en particulier la disparition des monarchies constitutionnelles, nombreuses en Europe). Car une telle Constitution ne prendrait son sens que si elle créait une Europe fédérale. Il y aurait certes la possibilité qu'elle ne mette en place qu'une Confédération. Mais c'est bien quelque chose comme une confédération qui existe déjà aujourd'hui, à savoir l'existence d'instances de coopération, où la plupart des décisions importantes sont prises à l'unanimité des Etats membres. Et les exemples historiques de Confédération montrent qu'elles ont évolué très rapidement vers une Fédération, même si elles ne s'en donnaient pas le nom (21) .
Comme tout laisse penser que les peuples seront hostiles à une fusion d'une ampleur telle qu'elle serait sans précédent historique en temps de paix (on se souvient au prix de quelles difficultés - dont une guerre civile - les Etats-Unis d'Amérique se sont constitués en Etat fédéral, et dans quel contexte de guerres étrangères et de guerres civiles est née l'ex-URSS), la seule voie qui demeure ouverte est celle de l'élaboration d'un Traité entre Etats souverains aliénant une part de leur souveraineté à des instances supranationales, mais cette fois d'une manière pleinement démocratique, conférant une légitimité à un tel Traité.
Ensuite il n'existe pas de peuple européen, même en gestation : l'histoire, la langue, les systèmes économiques et sociaux, les institutions politiques, les cultures restent profondément différents d'un pays à l'autre, et c'est bien l'échec d'un demi-siècle de construction européenne par des voies essentiellement technocratiques et bureaucratiques que d'avoir si peu rapproché les peuples. Même le fameux consensus sur des "valeurs communes" et sur les "droits de l'homme" reste plus un thème de propagande qu'une réalité vécue. Mais, justement, dira-t-on, puisque la méthode n'était pas la bonne, puisque les progrès vers une citoyenneté européenne sont infinitésimaux, tandis que les oppositions à une Europe néo-libérale se multiplient, pourquoi ne pas forcer le pas en enclenchant un processus constituant, qui donnerait d'un coup corps à cette citoyenneté? Et on rappellera un précédent historique : les Etats généraux de 1789 se transformant en Assemblée constituante, laquelle, en votant une série de lois de 1789 à 1791, a élaboré une Constitution et ouvert la voie à ce qui deviendra la République française, laquelle a unifié enfin un pays encore fortement marqué, malgré la monarchie absolue, par de nombreux particularismes. Précédent peu convaincant, quand on se rappelle qu'il est allé de pair avec une transformation révolutionnaire et violente de l'ensemble des rapports sociaux.
Le processus serait cependant concevable s'il existait au moins un espace public européen, où la question du sens, de la portée, de l'avenir de la construction européenne, fasse l'objet d'un vaste débat, dans des termes clairement posés. Ce qui supposerait, entre autres, des partis politiques à dimension européenne, ayant chacun un projet et un programme pour l'Europe (22) , des syndicats qui auraient noué des relations étroites et pris l'habitude d'actions communes, des associations qui se seraient constituées en réseaux européens. Or il est bien évident que nous sommes loin du compte. C'est seulement lorsque ces conditions seront réunies qu'une Assemblée constituante (ou un Parlement se transformant en Constituante) pourrait déboucher sur telle ou telle configuration de type fédéral, qui, au surplus, devrait comporter très peu de principes et de dispositions de nature économique (23) . C'est alors qu'on verrait quels sont les peuples qui veulent s'engager dans une Europe démocratique et sociale et quels sont ceux qui ne le veulent pas.
Dans ces conditions, l'idée que le Parlement européen qui sera issu des élections de Juin prochain puisse se transformer en Assemblée "constituante" (élaborant en fait un projet de Traité remplaçant celui de la Convention) est soit une expression de naïveté politique, soit une grave faute de stratégie. Tout porte à croire que, s'il devait en être ainsi (ce n'est pas tout à fait exclu, vu l'impasse actuelle), cette Assemblée ne ferait que reconduire, puisqu'elle sera très vraisemblablement dominée par la droite libérale, le calamiteux projet de la Convention. Même si ce projet était ratifié par les vingt-cinq peuples européens (sans doute par leurs Parlements, et non par voie référendaire, car ce serait trop risqué), il n'ouvrirait qu'une nouvelle période de crise, dont l'Europe sortirait encore plus affaiblie. Quant à la République, elle se serait coupé les ailes en pure perte.

-------------------------------------------------
1)Celle de 1793, celle de 1848, celle de 1875 (faite de trois lois constitutionnelles), celle de 1946, celle de 1958, mais aussi celle, moins connue, de 1795, qui traduit dans les principes la contre-révolution thermidorienne, et celle de Janvier 1852, qui, après le coup d'Etat du 2 Décembre 1851 et le plébiscite qui a donné un pouvoir constituant à Louis-Napoléon Bonaparte, installe l'Empire au cœur de la République (avant qu'il ne soit proclamé, après un nouveau plébiscite, en Novembre 1852). La Constitution de 1791 (un ensemble de lois votées par l'Assemblée constituante entre 1789 et 1791) n'instaurait qu'une monarchie constitutionnelle (la République fut proclamée le 21 Septembre 1792).
2)A noter que les Constitutions de 1793, de 1795, de 1852, de 1946 et de 1958, furent adoptées par référendum.
3)Rousseau précise bien que l'homme ne renonce, dans le contrat social, à sa liberté naturelle et illimitée (pour y gagner la liberté civile et la propriété de ce qu'il possède) que pour "la partie dont l'usage importe à la communauté".
4)La Libre Pensée relève, dans son intervention devant la Commission Stasi sur la laïcité, un certain nombre d'atteintes à ce principe (statuts concordataires pour les TOM, loi Debré de 1959 etc.) et dénonce les dispositions anti-laïques du projet de Constitution européenne, ainsi que les risques que comporte le "droit d'expérimentation" ouvert par la récente réforme constitutionnelle en France. Cf Utopie critique, n° 28.
5)Des signes d'appartenance communautaire peuvent être inopportuns dans des espaces privés, comme ceux des entreprises, lorsqu'ils peuvent y gêner l'exercice des fonctions, notamment commerciales. La jurisprudence a su limiter les abus en la matière. Mais, là, il ne s'agit pas d'un principe général.
6)Cf Tony Andréani, "La privatisation des services publics est une privatisation de la démocratie", in Actuel Marx, n° 34.
7)L'évangile, c'est la théorie néo-classique, alors que cette théorie présuppose un agent central (le commissaire priseur walrassien), et trouve son meilleur modèle dans…un socialisme de marché! Mais, comme dans les religions, ce sont les gloses qui font les écoles de fidèles.
8)Dominique Quessada, dans plusieurs ouvrages.
9)Gérard Mendel, Quand plus rien ne va de soi, Apprendre à vivre avec l'incertitude, Editions Robert Laffont, 1979, p. 164.
10)Pour une analyse plus détaillée, cf Tony Andréani et Marc Féray, Discours sur l'égalité parmi les hommes, Penser l'alternative, Editions l'Harmattan, 1993, chapitre 4, "Individu et communauté".
11)Cf les travaux de Denis Collin ( Morale et justice sociale, Editions du Seuil, 2001) et de Yvon Quinion (notamment Etudes matérialistes sur la morale, Nietzsche, Darwin, Marx, Habermas, Editions Kime, 2002).
12)Pour donner un exemple dans un autre registre, le BVP (association des professionnels de la publicité) ne trouve rien à redire à un spot où l'on voit des pompiers, devant un immeuble en flammes, déplacer leur bâche salvatrice selon que la personne qui se jette dans le vide montre ou non sa carte d'assurance, ou à cet autre spot où le possesseur d'une voiture relève ou rabat l'un des sièges selon qu'il observe qu'un parachutiste réussit ou ne réussit pas à ouvrir son parachute. Quant au CSA (autorité administrative indépendante), il n'est tenu que par des lois à caractère si général que son pouvoir de sanction est des plus limités.
13)Qu'on se rassure : on ne prône ici ni la censure des mœurs, tant qu'elles ne concernent que la vie privée, ni même la censure des productions à destination du public - sauf cas manifestement attentatoires aux droits de l'homme (appels au racisme, au viol, à la délation etc.) -, mais seulement des limitations, dans des cas strictement définis, à leur diffusion.
14)Les jeunes communistes ont fait un peu d'agitation sur la pornographie, mais il y a longtemps. Parmi les personnalités politiques, Ségolène Royal est l'une des rares à avoir soulevé la question. Quant aux excès et dérives de la publicité, la doxa régnante trouve aujourd'hui aussi inconvenant de réglementer…que, dans un autre registre, de proposer une quelconque renationalisation.
15)"Curieuse, note Alain Badiou, la rage réservée par tant de dames féministes aux quelques filles à foulard, alors que le corps féminin prostitué est partout, la pornographie la plus humiliante universellement vendue, les conseils d'exposition sexuelle des corps prodigués à longueur de page dans les magazines pour adolescentes. Une seule explication : une fille doit montrer ce qu'elle a à vendre (…) Le modèle, c'est le top modèle" ("Derrière la loi foulardière, la peur", Le Monde, 22-23 Février 2004).
16)Cf Des filles comme les autres, Au-delà du foulard, de Alma et Lila Lévy, Editions La Découverte, 2004, dont quelques bonnes feuilles ont été publiées dans Le Monde du 15-16 Février 2004.
17)Elizabeth G. Sledziewski, "Adieu foulards…", in Le Monde, 17 Décembre 2003. Petit commentaire : en citant cette critique d'une utilisation débridée des images corporelles féminines (et masculines, faudrait-il ajouter), nous n'appelons pas à la pruderie (certaines publicités pour des parfums ont un caractère esthétique et onirique, qui ne leur fait assurément pas mériter l'appellation de "porno chic"), mais nous mettons en cause précisément le racolage, qui cherche à associer à des objets d'usage (un café par exemple) des connotations sexuelles proprement grotesques. En cette matière, des groupes comme les "casseurs de pub" font, dans un silence politique assourdissant, une œuvre ô combien salutaire…avant d'être poursuivis devant les tribunaux.
18)On peut néanmoins et on doit distinguer citoyenneté et nationalité, comme la Révolution française l'avait déjà fait. C'est toute la question de l'octroi du droit de vote aux immigrés, sous diverses conditions (dont une certaine durée de résidence).
19)La plupart de nos sociologues et de nos philosophes de renom ont construit leur œuvre dans les années 60-70 et sont aujourd'hui disparus.
20)La faiblesse de l'harmonisation fiscale conduit même à des aberrations, comme le fait que le taux de la TVA sur les produits de la restauration ne soit pas libre (il suffit d'un pays pour s'opposer à sa modification dans un autre pays, en vertu de la règle de l'unanimité), alors que par définition ces produits ne circulent pas, alors que les taxes sur les tabacs, qui, eux, circulent facilement, sont à la discrétion des Etats.
21)La Confédération de l'Allemagne du Nord (1867) était en fait de nature quasi fédérale (important budget fédéral et armée commune). Elle deviendra le 2° Reich en 1971. La Confédération helvétique n'a de confédération que le nom.
22)Les projets alternatifs à l'Europe anti-démocratique et d'inspiration néo-libérale, telle qu'elle existe aujourd'hui, ne sont pas légion. Il faut saluer ici le travail pionnier de Yves Salesse dans plusieurs ouvrages et notamment dans son récent Manifeste pour une autre Europe, Editions Le Félin, 2004.
23)A la différence du projet de "Constitution" de la Convention présidée par Giscard d'Estaing, qui comporte une énorme partie économique, laquelle est un véritable carcan de fer (la procédure de révision étant extrêmement complexe et requérant l'unanimité des Etats membres). A noter que cette partie III (près de 200 pages!) a été rédigée en catimini pendant l'été 2003 par réécriture des traités antérieurs, alors que la Convention avait clos ses travaux!

Télécharger le texte en format PDF

2004-06-14

Articles | Ouvrages | Entretiens | Tribunes | Références
Tribunes
Migrations, stratégies et communautarisme de la diaspora chinoise
Migrations, stratégies et communautarisme de la diaspora chinoise
Droit à la différence et revendication égalitaire : les paradoxes du postmodernisme
Droit à la différence et revendication égalitaire : les paradoxes du postmodernisme
Pour une analyse critique de la discrimination positive
Pour une analyse critique de la discrimination positive
Ce qui menace vraiment la République
Ce qui menace vraiment la République
« Affaire Boniface »: deux articles exclusifs parus dans la revue Commentaire
« Affaire Boniface »: deux articles exclusifs parus dans la revue Commentaire
Multiculturalisme et communautarisme devant les principes républicains
Multiculturalisme et communautarisme devant les principes républicains
Noce gay pour petits-bourgeois
Noce gay pour petits-bourgeois
L'islam entre mythe et religion
L'islam entre mythe et religion
Vincent Geisser et la nouvelle islamophobie
Vincent Geisser et la nouvelle islamophobie
Les Démons
Les Démons
Le triomphe de la confusion
Le triomphe de la confusion
Le clonage, nouvel horizon du communautarisme homosexuel ?
Le clonage, nouvel horizon du communautarisme homosexuel ?
Dévoiler le voile
Dévoiler le voile
Nationalisme diasporique et repli communautariste
Nationalisme diasporique et repli communautariste
Aux origines des controverses sur la laïcité
Aux origines des controverses sur la laïcité
Un sentiment de trahison
Un sentiment de trahison
Le juste et le bien
Le juste et le bien
La nouvelle menace communautariste
La nouvelle menace communautariste
Vous avez dit «communautarisme» ?
Vous avez dit «communautarisme» ?
Nous écrire : contact@communautarisme.net - communautarisme.net - depuis juillet 2003 - © Observatoire du communautarisme