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L'islam entre mythe et religion
Le nouveau discours religieux dans les associations socio-culturelles musulmanes
Membre du Conseil français du culte musulman (CFCM) et chargée d'études à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), Dounia Bouzar étudie dans ce texte publié dans Les Cahiers de la Sécurité Intérieure de l'IHESI (Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure) le rapport à l'islam dans les associations animées par de jeunes musulmans. L'Observatoire du communautarisme a souhaité participer à la diffusion de ce texte critique.
Le coran (droits réservés)
Reproduit avec l'autorisation de l'auteur

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L'islam entre mythe et religion
Le nouveau discours religieux dans les associations socio-culturelles musulmanes
Par Dounia Bouzar, IHESI (Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure), Les Cahiers de la Sécurité Intérieure N°54.

Introduction :
Le contexte laïc de la société française - dans laquelle les fonctions politiques, économiques, scientifiques, se sont affranchies de la fonction religieuse - permet-il aussi l'émergence d'une nouvelle « religiosité musulmane » ? Quelle forme prend l'islam chez des jeunes nés en France engagés dans des associations musulmanes et quels sont les paramètres déterminants dans l'adoption de cette forme-là ? A travers l'observation d'une douzaine d'associations musulmanes, cet article met en valeur les deux formes d'un nouveau discours religieux qui rend fluctuantes, s'agissant de l'islam, les frontières entre mythe et religion.


Les associations dont il sera ici question sont apparues dans les banlieues en se référant plus ou moins ouvertement à l'islam pour s'engager dans un militantisme social qui va du soutien scolaire à l'accompagnement citoyen, en passant par les activités sportives, venant parfois concurrencer les travailleurs sociaux sur leur propre terrain.
De précédentes études ont mis en avant la façon dont certains jeunes se positionnaient en tant qu'acteurs au sein de la société en passant par des références musulmanes qui ont une portée dans la vie éducative, sociale et publique (Farhad Khosrokhavar, Jocelyne Cesari). Certains chercheurs ont montré comment, au travers du tissu associatif qu'ils fréquentent et font vivre, les jeunes expriment leur volonté d'être reconnus individuellement et collectivement, non seulement en tant que personnes auxquelles s'appliquent des politiques, mais aussi en tant que véritables sujets (Alain Touraine), non seulement comme consommateurs trouvant dans la formule même de l'association l'accès à des ressources publiques, mais aussi comme auteurs autonomes de leur trajectoire, comme producteurs de leur propre existence (Michel Wieviorka). A contrario, de nombreuses institutions et instances politiques locales se plaignent du fonctionnement communautariste de ces dites associations, et de l'enfermement idéologique et psychologique qu'elles génèreraient auprès des jeunes pris en charge.

Qu'en est-il exactement ? Comment fonctionnent ces associations musulmanes ? Ont-elles la capacité d'éviter l'enfermement et le communautarisme ? Peuvent-elles s'appuyer sur la religion comme tremplin vers une véritable citoyenneté nationale ? Vers une ouverture à des dimensions plus collectives et sociales ? Dans quelles conditions ?
Il s'agit de partir de réalités concrètes – l'observation de douze associations musulmanes dirigées et animées par des jeunes de 25 à 35 ans le plus souvent nés en France – pour cerner les enjeux cognitifs, culturels, historiques, sociaux, économiques et politiques de leurs actions. Quel contenu et quelle fonction recouvre l'islam dans une société laïque ? Se libère-t-il de la tutelle des pays musulmans ? Dans quelle logique s'effectue sa transformation ? Vers quels objectifs tendent ses animateurs ? Avec quelles aspirations ? L'analyse qui permet de répondre à ces questions concerne autant le domaine des croyances que celui des pratiques et des comportements. Notre travail consiste autant à mesurer les conséquences de ces croyances, pratiques et comportements qu'à dégager les paramètres qui les influencent. L'« histoire » que chaque individu se fait de sa religion dépend de sa propre histoire. C'est ainsi en étudiant à la fois la relation à la religion et la relation à la société que l'on peut donner du sens à cette recomposition « française » du croire musulman, dont le mode de fonctionnement est très fortement marqué par des logiques interactives.

Mme Dounia Bouzar (droits réservés)
La dénomination des associations
Les associations rencontrées ont des dénominations différentes, dans lesquelles le mot « musulman » n'apparaît pas systématiquement. Nous pouvons d'emblée constater que la dénomination ne prédétermine pas la nature, le contenu et la forme des activités. L'association A., de la région lyonnaise, ne contient pas de référence à l'islam, ni dans son titre ni dans ses statuts. Son responsable se plaint pourtant d'être considéré comme président d'une association musulmane, du fait qu'il est lui-même musulman. La religion n'est en aucune manière imposée aux adhérents et prend nettement la forme d'un engagement personnel. D'ailleurs, l'association est ouverte à tout jeune du quartier, « qu'il soit de référence musulmane ou pas ». Mais à la question « Est-ce que vos actions sont basées sur la référence musulmane ? », la réponse est complexe : « C'est subtil. Nous, les animateurs responsables, on est presque tous des pratiquants. Pour nous, toutes nos actions sont liées aux références musulmanes. Donc on n'a pas besoin de stipuler explicitement "Nous nous référons à la référence musulmane", puisque ça s'y réfère dans notre cœur. Nous sommes déjà en accord avec nos principes profonds en organisant ces actions de solidarité, de citoyenneté, d'aide au savoir, etc. Les activités éducatives organisées sont en plein dans nos orientations. C'est cela qui est fondamental pour nous et non pas de nous définir musulmans ou de définir ces activités "musulmanes"... Mais toutes nos actions sont effectivement menées sur des principes qui sont nos valeurs à nous. Sachant qu'elles sont aussi des valeurs communes, universelles, je ne vois pas où est le problème. »

D'autres leaders ont volontairement mis le mot « musulman » dans la dénomination de l'association, sans que cela ne détermine leur fonctionnement : « Il n'y a pas de "connotation musulmane" dans nos activités, qui sont exclusivement culturelles et sportives, même s'il y a le mot "musulman" dans notre titre. »
La « marque musulmane » ne signe pas un positionnement plus religieux de ces leaders mais apparaît comme une stratégie « pédagogique » vis-à-vis de l'entourage, en termes de communication : « Nous avons créé cette association en pleine période de GIA algérien, ce n'était donc pas du tout la bonne période... Le mot "musulman" signifiait alors "intégriste" et il nous semblait indispensable de rectifier ce glissement, tant vis-à-vis des non-musulmans que de certains jeunes musulmans. La meilleure façon était de se comporter de façon positive tout en se dénommant nous-mêmes "musulmans". Cela apparaissait comme le chemin le plus sage et le plus efficace. Plutôt que de grands discours, nous allions montrer une nouvelle image du "musulman". Pourtant nous n'avons jamais parlé d'islam, nous nous sommes contentés de montrer dans les faits que nous étions comme les autres, et que pourtant nous étions musulmans. » On peut même remarquer que la réponse à une question identique « Est-ce que vos actions sont basées sur la référence musulmane ? », est plus explicite : « Un ballon de foot n'est pas musulman, et donc les tournois non plus. » « Ce qui est important, c'est que les jeunes récupèrent un bon niveau social, de l'espoir social, l'envie de faire un bon boulot, découvrent d'autres choses en voyageant un peu pendant les vacances... Voilà... Est-ce que c'est basé sur la référence musulmane ? On peut le dire comme ça, mais c'est avant tout la vie, tout simplement la vie et l'éducation qui mènent à une meilleure vie. Du socio-culturel quoi... »

De manière générale, les associations musulmanes – qu'elles aient ou non une dénomination musulmane dans leur titre – organisent des activités que l'on peut qualifier de « classiques », autrement dit façonnées sur le même modèle que celles des autres centres de loisirs – sport, sorties, aide aux devoirs –, à l'aide d'une pédagogie basée sur l'encouragement au savoir, le développement harmonieux du corps, le respect de la nature, de l'autre, la maîtrise de soi, etc. La seule particularité provient du mode de pensée de certains animateurs, pour lesquels cette pédagogie émane d'abord de la philosophie musulmane, ce qui nous amène à l'analyse du point suivant, celui de la manière dont ils essayent de dégager des principes essentiels de l'islam pour leur donner une expression compatible avec des représentations du monde et de l'homme moderne.

Les deux formes d'un islam moderne
Pour tous les leaders interviewés, l'islam représente la référence principale qui justifie l'engagement associatif. Apparaît à travers leurs discours la volonté commune de définir un islam universel moderne, au-delà des cultures spécifiques souvent dépassées, dans lesquelles un certain nombre de jeunes nés en France ne se retrouvent pas. De manière générale, l'obligation d'instruction, l'utilisation de la raison, l'engagement au sein de la société, sont autant de notions réappropriées – notamment par les animatrices, alors qu'elles étaient l'apanage du masculin dans les sociétés d'origine. Cette redéfinition de l'islam apparaît comme une volonté de relire le passé pour construire l'avenir et arracher aux hommes le monopole du « parler au nom de Dieu ».
Un « nouveau discours religieux » émerge ainsi au sein de ce milieu associatif, qui se construit face à deux types de discours : celui des médias d'une part, qui réduisent l'islam à une référence ne pouvant mener qu'à un résultat négatif, voire dangereux, et celui de certains groupuscules dénommés « salafistes », d'autre part, qui prônent à l'instar du discours suivant une lecture littérale hostile à toute valeur moderne : « Le sentier d'Allah appelle les sœurs à rester dans leurs foyers et de n'en sortir que s'il y a un besoin pressent : "Restez dans vos foyers et ne vous exhibez pas à la manière des femmes d'avant l'islam". Un des grands commentateurs du Coran de l'époque a dit "Avant les femmes sortaient de chez elles, se mélangeaient aux hommes en marchant dans les rues". Ceci est de l'exhibition à la manière des femmes d'avant l'islam. Et lorsque le Prophète vit des femmes à la sortie de la mosquée dans la rue avec les hommes, il leur dit : "Retirez-vous, vous n'avez droit qu'aux extrémités du chemin". Le rapporteur de ce hadith raconte que les femmes se collaient au mur pour laisser le passage aux hommes. »

Le discours religieux des leaders associatifs étudiés ici s'inscrit exactement à l'envers de cette pensée. Il va s'agir de montrer que, par essence, l'islam est une référence moderne. Mais cet « islam moderne » ne se décline pas de la même façon dans les pratiques des associations. Prenons l'exemple du match de football. Deux des associations étudiées arrivent à organiser ce type d'activités avec un public complètement mixte, contrairement aux centres de loisirs locaux qui ont le plus grand mal à persuader les filles de se mélanger aux garçons... Dans les locaux sont affichées des photos de grappes de garçons et de filles arborant les maillots de football. Dans les deux associations, la réussite de cette activité est une grande fierté, tant pour les responsables que pour les jeunes. Mais l'observation participante fait apparaître deux logiques différentes : pour la première association, ce match de football mixte est une application de l'islam ; pour la deuxième association, il s'agit d'une séance de sport à laquelle des musulmans peuvent participer sans problème. Les arguments invoqués pour encourager les jeunes ne font pas appel à la même logique. Les premiers vont justifier la pratique de cette activité par l'islam : « Nous savons que le Prophète (Paix et Salut sur lui) faisait des courses de chameaux avec sa jeune femme Aïcha. Nous pouvons penser, si nous contextualisons cet exemple dans notre époque, qu'il aurait pu faire aujourd'hui, comme c'est la mode, des courses à pied, du training, s'il vivait parmi nous en 2003. Le principe qui ressort de cette tradition montre bien que le sport de course est hallal et qu'on peut le pratiquer en mixité. Quel meilleur exemple que notre Prophète (Paix et Salut sur lui) ? Il est donc certain que l'islam permet que vous pratiquiez le football, qui consiste aussi à courir, en mixité, dans la mesure où le contenu de vos cœurs est pur et ne contient pas de mauvaises intentions. Ceux qui vous disent le contraire appliquent l'islam à la lettre et non dans son esprit. Ils n'ont rien compris à l'islam ! »

Les seconds ne font pas appel à l'islam mais injectent « de l'élément humain » pour justifier la mixité devant quelques jeunes récalcitrants qui ne trouvent pas « très musulman » de se mélanger avec des filles pour faire, en plus, un « sport d'hommes »... : « Quand tu montes dans le métro, ça ne te gêne pas d'être en totale proximité avec des filles ? Et quand tu traînes à la foire non plus ? Pourquoi tu ne te poses plus cette question quand il s'agit de filles qui sont de la même religion que toi ? Ca change quoi ? On fait du foot pour cracher les clopes et les gaz des pots d'échappement que l'on ramasse toute la semaine dans nos poumons, voilà pourquoi ! Et je ne vois pas pourquoi les filles n'y auraient pas droit ! » Ce type d'argument réintroduit la subjectivité humaine et renvoie le jeune à lui et à ses propres choix. Il ne s'agit plus de dire « L'islam dit que... » mais bien d'amener ce garçon-là, ce « musulman-là » à se demander ce que lui en pense.
Ce qui n'empêche pas les animateurs de veiller à ce que « l'éthique musulmane » soit respectée au cours de toutes leurs activités : « Nous combattons la drogue, la délinquance, les coucheries, etc. Mais il faut arrêter de mettre de l'islam partout... L'islam n'a pas inventé le football, ce sont les Anglais qui l'ont inventé ! Si l'activité proposée respecte l'éthique musulmane – autrement dit ne pousse pas à des choses néfastes –, je ne vois pas où est le problème... Le code de la route, on ne va pas faire croire que c'est l'islam qui l'a inventé non plus ? Et pourtant, on le respecte ! On dit même que ne pas le respecter est un grand péché, parce que c'est une règle, une loi, mais on n'a pas besoin de justifier que l'islam a inventé cette loi pour la respecter ! »

Même si ces animateurs pensent que les textes religieux concernent tous les domaines de la vie, cela ne les empêche pas de recourir à des données non religieuses pour trouver de nouvelles explications et compléter leur argumentation. Ils n'hésitent pas à inviter des spécialistes de sciences humaines pour aborder dans leurs débats des thèmes qui étaient jusque-là traditionnellement traités par des « religieux » : « Si je voulais, je pourrais moi aussi tout justifier par des versets et des hadiths. Y compris l'idée que justement l'islam ne répond pas à tout... Je pourrais commencer par exemple par rappeler que le Prophète (Paix et Salut sur lui) a été le premier à ramener des valeurs qui existaient déjà, avant la révélation de l'islam. Juste lorsqu'il a déclaré : "Je suis envoyé pour accomplir les nobles caractères", cela veut bien dire que les nobles caractères existaient déjà, non ? On peut citer quantité d'exemples allant dans ce sens... À qui le Prophète (PSL) a-t-il fait appel pour mettre en place une administration ? Aux Romains ! Il a fait appel à eux pour leurs compétences et leur expérience ! Ils avaient cette avancée par rapport aux musulmans... Et pendant la bataille de Badr, qu'est-ce qu'il a demandé aux prisonniers ennemis en échange de leur liberté ? D'apprendre à lire et à écrire aux soldats musulmans !... Alors dans l'association, on a décidé de recourir à des spécialistes. On fait venir des philosophes, des historiens, des médecins, et même des psychiatres et des psychologues ! Pour certains, c'était complètement haram !... Ils nous répétaient : "C'est avec le rappel de Dieu que les cœurs s'apaisent..." Mais finalement, les langues ont commencé à se délier. J'ai servi d'intermédiaire : au début je parlais à la place du public. Je posais tout haut les questions que tout le monde se posait tout bas... Cela a ouvert des portes, petit à petit, chacun a commencé à s'exprimer... Et à présent, chacun se bat pour témoigner de ce qu'il a compris de nouveau en parlant avec un psy... » Pour les premiers animateurs cités, que l'on va appeler « les islamisants », l'islam reste la source exclusive à partir de laquelle tout est conçu : le développement du corps, le développement de l'esprit, la protection de la nature, l'engagement dans la cité, sont déjà régis par les textes sacrés. Autrement dit, le religieux continue de régir toutes les conceptions du monde. Le sport est promu sur une argumentation de type d'abord religieuse. La preuve de son aspect positif passe uniquement par l'expérience du Prophète.
Lorsqu'un savoir scientifique est reconnu comme bien-fondé – par exemple la nocivité de la cigarette –, ces animateurs le considèrent comme une preuve supplémentaire du caractère englobant de la révélation divine, qui déjà envisageait son interdiction. À leurs yeux, la science ne fait que renforcer et illustrer ce que Dieu a annoncé implicitement. Les découvertes scientifiques deviennent une illustration de la perspicacité du message divin et ne sont pas reconnues comme une production de la pensée humaine.
Pour cette partie des interviewés, le détour par les symboles religieux semble être la voie adoptée pour appuyer toutes les dimensions de la vie, y compris les plus modernes. On peut se demander si ce processus de pensée selon lequel l'islam aurait tout inventé n'injecte pas dans l'inconscient des enfants pris en charge une vision du monde où la conception musulmane serait supérieure à toute autre, ne laissant pas de place à d'autres types de conceptions du monde.

Du respect des normes à la sublimation des textes
« La femme » est en même temps une des questions sur laquelle l'islam est le plus attaqué de l'extérieur et paradoxalement celle qui apparaissait – jusqu'à la polémique récente sur le foulard – la moins débattue à l'intérieur même des associations musulmanes. Le rapport « hommes-femmes » constitue ainsi « l'objet d'étude » le plus heuristique pour évaluer la question du rapport aux normes orthodoxes en islam.
Les interviews laissaient apparaître un mécontentement féminin évident. Les adhérentes rencontrées n'hésitent pas à se plaindre des éternels « droits et devoirs » ressassés dès lors qu'il s'agit de parler d'elles : « Tout ce qui concernait les femmes était lié aux "droits et devoirs". Il y avait des livrets de toutes les couleurs : rouge, blanc, jaune, vert... Je n'en ai jamais lu aucun. "Tu dois faire ça et tu ne dois pas faire ça..." Où est le bon sens ? Où est le raisonnement ? L'islam fait pourtant sans cesse appel à ces notions. » C'est d'ailleurs ce qui conduit les plus engagées à créer leur propre association, comme l'a fait Nora, afin de pouvoir approfondir différents thèmes de société.
L'exemple de Nora est significatif. Militante associative, présidente fondatrice d'une association ayant pour objectif la revalorisation de l'image de la femme musulmane, elle n'hésite pas à intervenir auprès des mères qui ne laissent pas leurs filles choisir leur mari, dénonce les quelques excisions dont il est encore question dans les familles africaines, encourage toutes les filles à faire « au moins bac + 4 »... Sa dernière démarche a été courageuse : elle a recherché tous les éléments théologiques pour prouver que la pratique du certificat de virginité ne relevait pas de l'islam. D'après elle, aucun élément du Coran ou de la Sunna ne peut justifier cette procédure. Une fois les preuves réunies, elle a écrit à tous les gynécologues de la région pour les en avertir et les inciter à ne plus en délivrer, ce qui lui avait valu une certaine froideur de la part d'une partie de la communauté musulmane masculine.

Cette volonté des femmes de se référer aux textes sacrés pour y puiser des éléments favorables à leurs droits recèle néanmoins un paradoxe, qui rejaillit dans leur relation à la société. Car si l'autorité des textes religieux leur permet de contester certains aspects oppressifs de la culture des pays d'origine et de démontrer que ces derniers n'ont aucun fondement théologique – et de combattre dans le même mouvement l'image d'un islam forcément archaïque –, cette exclusivité peut très aisément se transformer en faiblesse étant donné que la force critique repose tout entière sur la révérence au religieux : la redéfinition de soi se gagne au prix d'une valorisation systématique du religieux qui interdit toute interrogation tant sur la forme que sur le fond et peut conduire à considérer que les solutions émanent directement des Livres sacrés, évacuant ainsi tout paramètre externe.
Pour reprendre les activités de Nora, toutes les réponses à un problème actuel se trouvent pour elle dans l'islam : la maltraitance d'une « sœur » par son père, les disputes de l'autre avec son mari, l'échec universitaire de la troisième, les problèmes de santé de la quatrième... Toutes les conférences organisées, y compris dans le milieu féminin, relient le thème abordé à l'islam, alors même que celui-ci pourrait paraître demander des apports de disciplines multiples et variées. À en croire le titre des débats, il suffirait d'appliquer « le vrai islam », pour que tout soit parfait. La seule bataille éventuelle à mener devient donc de pouvoir connaître les « réponses de l'islam ». Nadia a quitté l'association de femmes musulmanes de sa ville pour cette raison : « À chaque fois que j'exprimais un doute, un désespoir quelconque, on me répondait par le fameux "Ma sha Allah, c'est tout" et la discussion était close. Il n'y avait pas de place pour le désespoir, ou tout simplement pour l'inquiétude, cela aurait été douter du pouvoir de Dieu ! Certes, nous étions toutes pour l'égalité, la liberté, l'épanouissement de l'individu, mais pour ce qui était des stratégies à élaborer pour y accéder, il n'y avait qu'à laisser faire Dieu. L'une d'entre nous appelait ça "le complexe du Hamdoulillah"... Finalement, les problèmes des femmes en tant que tels ne méritaient pas qu'on s'y attarde plus que ça puisque l'islamisation des hommes était censée remédier à tout dysfonctionnement. En conséquence, les difficultés n'étaient souvent véritablement ni reconnues ni analysées. Et moi, j'ai bien compris que ce n'était pas si simple parce que j'en ai fait les frais. J'ai épousé mon mari parce qu'il se présentait comme "un bon musulman". Et je me suis rendu compte que cela ne suffisait pas pour faire un mariage heureux. Dans mon esprit à moi, au nom de mon islam, j'avais le devoir de me cultiver et de prendre une place au sein de la société. Pour lui, au nom de son islam, il était évident que le rôle de sa femme consistait à rester à la maison pour s'occuper de ses enfants. »

« Se réduire » aux textes sacrés empêche de prendre en compte l'existence de paramètres extra-religieux qui conditionnent la lecture et la pratique de toute religion : les processus sociaux, culturels et historiques. La jeune Parisienne socialisée à l'école de la République dans un pays développé ne lira pas la même chose dans son Coran que la fille du pêcheur tchadien. C'est bien la répercussion de données subjectives qui interagissent sur les lectures religieuses, selon les pays et les siècles. Estimer que les textes religieux définissent tout ne favorise pas une réflexion sur l'importance des paramètres qui permettent aux croyants – et notamment aux croyantes – d'améliorer leur lecture et de faire leurs choix. Par ailleurs, cette volonté de chercher exclusivement dans les textes de l'islam toutes les valeurs modernes, soit dans le Coran soit dans la Sunna, peut mener à la sublimation des dits textes : « En islam, les femmes de l'époque n'ont pas eu besoin de se battre pour obtenir leurs droits comme dans certains pays ! Non, c'est l'islam qui est venu les leur donner ! Dieu leur a donné le droit de vote bien avant 1945 par exemple ! Dès qu'il entrait chez lui, le Prophète embrassait sa femme et l'aidait dès qu'il le pouvait. Il faisait même la vaisselle avec elle. Il était amoureux, il n'avait pas honte de le dire. Combien d'hommes aujourd'hui mettent les pieds sous la table en attendant que ce soit prêt sans jamais un mot gentil ? (...) »

Ce nouveau discours religieux a le mérite d'avoir libéré toute la partie de cette génération enfermée par des définitions essentialistes rétrogrades de l'islam en vulgarisant la compatibilité de droits des femmes et d'autres valeurs modernes avec l'islam. Mais en même temps, la volonté de passer seulement par les textes religieux pour se moderniser débouche sur une dimension apologétique qui ne favorise pas l'élaboration de nouvelles analyses de textes. La sublimation des textes leur fait faire l'économie d'explorer la façon dont les normes se sont imposées dans les pratiques et les comportements des musulmans, afin de transposer ces réflexions au monde d'aujourd'hui et de comprendre les manifestations récurrentes de cette interaction dans le monde actuel.
En même temps, c'est le caractère divin et intouchable du Coran qui permet aux jeunes femmes d'imposer le message qu'elles y lisent ; c'est le caractère mythique de l'histoire du Prophète qui leur permet de faire la morale à ceux qui ne s'alignent pas sur son modèle. Accepter un travail herméneutique reviendrait à se priver de ce « modèle d'identification » en sapant cette vision mythique de l'univers musulman. Réfléchir à une méthodologie pour « déconstruire » les normes islamiques, élaborer un cadre de référence interprétatif des textes fondateurs reviendrait à détruire toutes ces stratégies personnelles de contournement de certaines normes, puisque cela remettrait en cause la méthode utilisée : la sublimation elle-même. Un conflit d'intérêts s'établit donc entre le besoin immédiat des jeunes filles d'élaborer des outils pour contourner les normes au quotidien et l'examen rationnel de l'histoire des exégèses, qui est pourtant la seule façon à long terme de remettre un certain nombre de normes en question.

De la norme à son « esprit » : un travail de contournement
Ce processus précédemment décrit amène certains animateurs et/ou certaines animatrices à contourner certaines normes orthodoxes plutôt que de les remettre en cause dans les activités qu'ils/elles mettent en place auprès des jeunes pris en charge. Sur la question de la mixité, nous observons, là aussi, des pratiques très différentes au sein de ces associations pourtant liées au même type de discours religieux qui remet en question une séparation outrancière des sexes. Dans la réalité, certaines associations séparent les garçons des filles dès l'âge de six ans lors d'une baignade au lac. D'autres tiennent à s'éloigner des autres baigneurs présents : « Il faut apprendre aux enfants la pudeur musulmane et ne pas les habituer à voir des corps à moitié nus, même s'il ne s'agit pas de musulmans. » Mais nous rencontrons également des associations pratiquant la mixité de façon tout à fait naturelle dans toutes leurs activités, y compris dans les baignades de leurs camps de vacances familiaux : « La mixité est une condition pour venir s'inscrire à nos activités, même lorsqu'il s'agit des familles entières. Nous le marquons sur les prospectus de publicité de vacances : « hijab nautique obligatoire ! » Jeunes ou vieux, nous voulons tout le monde à l'eau ! Comment organiser des jeux collectifs sinon ? Mais attention, la natation est obligatoire, pas le string ! Les femmes mûres s'habillent à leur façon, les plus jeunes aussi, les garçons préfèrent le bermuda au maillot de bain collant, mais le principal, c'est que tout le monde se baigne ensemble ! »
Les animateurs qui pratiquent cette mixité sont les mêmes que ceux qui ne passent pas forcément par « ce que l'islam dit » pour justifier leurs activités. La déclinaison concrète de leur islam est liée à la place qu'ils laissent aux paramètres extra-religieux. En revanche, ceux que nous avons nommés « les islamisants » séparent les enfants à l'âge de 6 ans. Ils se retrouvent dans une sorte de cercle vicieux : en passant exclusivement par les textes religieux pour y puiser des éléments favorables à leurs droits, ils acceptent implicitement le principe que ces textesfassenttotaleautoritésurleur manière depenser et reconnaissent le fait que les normes s'y trouvent. La sublimation à elle seule ne peut pas tout régler lorsque les textes sont trop explicites, notamment sur cette question de pudeur. La stratégie adoptée va dans ce type de cas consister non pas à remettre en question la norme mais à effacer son aspect répressif pour la transformer en philosophie de vie. Par exemple, l'interdit de se retrouver seul avec une femme (hadith « Un homme et une femme ne sont jamais seuls, il y a toujours Satan avec eux ») n'étant plus possible dans leur vie actuelle et n'ayant plus vraiment de sens à leurs yeux, ils transforment ce qui émane de « cet interdit » en termes d'éthique. Abandonnant les termes « hallal » et « haram » systématiquement employés par tous les traditionalistes, ils préfèrent parler de valeurs. Le hadith perd ainsi son contenu répressif pour devenir porteur de sens positif. Sa finalité n'est pas de garantir l'ordre social en prévenant la fornication mais d'intérioriser l'idée selon laquelle en islam, « il n'y a pas d'amour sans amour » et qu'il vaut mieux « éviter de se retrouver dans des circonstances où pourraient naître des tentations purement sexuelles ».

Cette recherche de sens qui supplante « l'islam de l'interdit » permet de contourner la norme mais ne la transforme pas et ne l'interroge pas. Le processus s'applique à des domaines différents. Pour rester dans le domaine féminin, on peut également citer la poignée de mains que d'aucuns refusent encore d'échanger. Le hadith à la source de ce comportement vient de A'icha, la femme du Prophète qui déclara : « Quand les croyantes prêtaient serment d'allégeance, l'Envoyé d'Allah se contentait de leur dire : "Vous pouvez vous en aller. J'accepte votre serment". Mais, par Dieu ! Jamais sa main ne toucha la main d'aucune d'elles. Le pacte de fidélité s'échangeait plutôt oralement. » Aucun des leaders associatifs ne considère qu'il s'applique au pied de la lettre, mais seuls deux d'entre eux acceptent de le remettre en cause, expliquant qu'il n'avait de sens que dans cette situation historique, dans les circonstances au cours desquelles il a été exprimé (une cérémonie d'allégeance). La majorité des leaders le retiennent comme principe général même s'ils ne l'appliquent pas automatiquement, notamment avec les non musulmanes, considérant que blesser moralement une personne est plus grave que lui serrer la main.
Voilà comment Fatima met l'accent sur le sens du hadith plutôt que sur la forme :
« Certains interdisent de toucher la main d'un homme. Pour ces littéralistes, plus il y a d'interdits, plus c'est musulman ! Ils n'ont rien compris à leur islam ! Chaque personne musulmane est à même de connaître ce qu'il y a dans son cœur au contact de l'autre sexe. Qu'elle se mélange avec des hommes ou qu'elle leur serre la main, ce qui compte devant Dieu, c'est avant tout la pureté de ses intentions. Ne pas toucher la main d'un homme ne nous préserve pas des mauvaises pensées ! Et la toucher n'en donne pas forcément ! Ce qui compte, c'est ce qu'on ressent. En plus, on peut rajouter qu'il existe une hiérarchie dans les péchés : savoir que l'on peut offenser une personne en refusant de lui dire bonjour ainsi est plus grave que de lui serrer la main. » Concrètement, Fatima serre les mains qui lui sont tendues sans jamais tendre la sienne la première. Et ceci sans jamais discuter du hadith en lui-même...

Aucun des interviewés ne pense à contester les interprétations des savants du passé. Il leur semble simplement évident que ces interprétations ont été « mal appliquées » par les musulmans eux-mêmes. Nous pourrions dire que le nouveau discours religieux remplace in fine des normes par d'autres normes plus modernes. Le rapport au religieux ne change pas : les nouvelles croyances remplacent les anciennes mais il s'agit du même rapport aux croyances qu'on ne déconstruit pas. Le nouveau discours religieux justifie parfois la modernité sans moderniser le contenu religieux lui-même. Ce processus amène dans ce cas une position passive vis-à-vis d'un patrimoine hérité du passé et, en évitant un vrai débat de fond, ne fait que colmater la problématique première sans la traiter. Aucune méthode n'est envisagée pour examiner l'histoire islamique, les textes fondateurs et les diverses formulations qui ont été données aux interdits. L'islam est alors vécu comme un « corpus intangible de croyances, de doctrines, et de normes divines, sacrées et sacralisantes, donc ahistoriques, soustraites à toute critique et à tout changement. » Le système religieux ne se distingue pas du processus historique qui a donné lieu à ses normes et à ses représentations.

Conclusion : l'importance des paramètres extra-religieux dans les modes de différenciation
L'interprétation religieuse est toujours le fruit d'un dialogue entre les êtres humains et leurs textes sacrés, entre ce qu'ils sont et ce qu'ils comprennent du message divin. Les hommes et les femmes ne sont jamais « des cultures » ou « des religions », mais toujours des individus en construction qui s'en sont approprié différents aspects en constante évolution et interaction les uns avec les autres. Et même si la religion intervient dans les systèmes de pensée qui définissent les rapports « hommes-femmes », elle évolue aussi en fonction d'eux : les religions s'interprètent et se vivent aussi en fonction de l'évolution des rapports hommes-femmes, qui eux-mêmes sont influencés par quantité d'autres facteurs.

Nos observations le démontrent bien. Les leaders associatifs étudiés adhèrent au même discours religieux d'un « islam moderne » et pourtant « déclinent de l'islam » de manière très diversifiée. Quels sont les critères qui peuvent expliquer ces différences ? Qu'est ce qui fait que deux personnes ayant la même lecture de « ce que l'islam dit » vont l'appliquer différemment ? Qu'est-ce qui permet de se détacher de telle ou telle norme ? Qu'est-ce qui permet d'avoir recours à d'autres notions ?
Les paramètres que nous avons pu relever sont de deux ordres. La première série concerne l'histoire de vie individuelle des leaders. Ceux qui font appel à d'autres disciplines que le religieux dans leurs actions socio-éducatives se sont eux-mêmes construits grâce à des expériences diversifiées : militantisme à la FCPE, études dans une école européenne des beaux-arts, championnat de sport... Ce n'est que dans un deuxième temps qu'ils ont monté leur association. La seconde série de paramètres concerne l'Histoire avec un grand H, c'est-à-dire le rapport des leaders à leurs origines. Paradoxalement, nous devons remarquer que « les islamisants » sont tous nés en France, alors que les plus « ouverts » sont les quatre leaders associatifs qui ont passé leur petite enfance dans leur pays d'origine. Nous pouvons, à ce stade de la réflexion, nous rappeler que la spécificité de cette génération née en France est d'avoir grandi avec des « trous de mémoire », entre un père déchu qui avait du mal à parler son histoire migratoire et la société française cultivant sa cécité sur son passé colonisateur.

La génération des leaders associatifs a en commun des pères qui ont pris un jour la décision d'immigrer sur la terre de l'ancien colonisateur, dans la quête d'une amélioration des conditions de vie. La perte de dignité entraînée par le chômage – qui touche de plein fouet les secteurs dans lesquels ils travaillent – a des retentissements sur le fonctionnement de chacun de ses membres. La déchéance – que l'on retrouve chez tous les hommes inactifs – est décuplée par l'histoire migratoire. Car le sens de l'émigration, pour ceux qui ont pris un jour la décision de quitter leur pays, repose sur l'économique : on part dans l'espoir d'une vie meilleure. Et la place du père au sein de la famille, son rôle, sa légitimité et la légitimité de la place de la famille en France dans l'inconscient du père, reposent sur sa qualité de travailleur. Perdre son emploi n'entraîne pas uniquement une perte de revenus mais la remise en cause du sens de l'histoire de la famille.

De son côté, la société française continue de raconter l'histoire de France comme si l'islam lui était complètement étranger. L'apport de la civilisation arabo-musulmane au Siècle des Lumières n'apparaît pas dans les manuels scolaires, pas plus que la participation des soldats musulmans pour défendre la France. L'interconnaissance des histoires et des civilisations, des mémoires spécifiques et communes, des inter-relations entre les sociétés, est occultée de part et d'autre. La prise en compte officielle de la période coloniale, de la guerre d'Algérie, et du sacrifice de leurs grands-parents pendant la Deuxième guerre mondiale semble constituer de ce point de vue une question symbolique fondamentale de mémoire commune : rappeler que leurs ancêtres appartenaient déjà à l'histoire de France aiderait certainement à la reconnaissance d'une histoire partagée. La mémoire joue un rôle fondateur dans les quêtes d'identité et de dignité : les situations les plus difficiles sont en effet celles où les liens sont rompus avec le passé et les allégeances premières, avec l'histoire et la mémoire individuelle et collective.

Certains jeunes, victimes de l'exclusion économique, sociale et culturelle, n'ont plus d'espoir social et n'arrivent pas à se sentir « sujets » de l'Histoire dans une temporalité où le contentieux historique non résolu avec la société française revient à la surface avec la crise économique. Le rapport à la religion s'inscrit dans ce contexte de recherche des origines. Pour ceux que nous avons nommés « les islamisants », le discours religieux donne une signification à leur existence, une dette de sens telle que la décrit Marcel Gauchet : « Je suis redevable du sens vrai que j'assigne à mon existence à une autorité qui devient un Guide et à qui je consens à obéir. J'intériorise les commandements du Guide, j'obéis à son pouvoir tant que celui-ci est exercé dans les limites du sens qu'il me révèle en tant qu'autorité. » Le passage systématique par les textes sacrés et l'identification au Prophète peuvent suppléer au vide. Plus le présent est douloureux, plus certains croyants peuvent avoir envie de se réfugier dans le passé. La destinée des Prophètes ne vient pas d'abord les enrichir sur la signification de l'histoire et dans leur lecture du monde mais peut dans ce contexte devenir un paradis à retrouver, dans un processus régressif qui ne laisse plus de place à la pensée. En se récitant chaque instant de la journée l'histoire du Prophète, en se demandant ce qu'il aurait fait devant cette bouteille de coca ou devant ce jean, ils enjambent la chronologie pour entrer dans un temps sacré. Plus que de mémoire, il s'agit de réactualiser le passé. Lorsque tous les modèles sont cherchés dans le passé, on peut parler de mythe.
Le mythe – tel que nous l'avons précédemment défini : « récit fondateur que les membres d'une société se transmettent de génération en génération depuis les temps les plus anciens » – a des fonctions positives en ce sens qu'il soutient les individus. C'est d'ailleurs le caractère mythique de l'histoire du Prophète qui permet aux jeunes femmes de faire la morale à ceux qui ne s'alignent pas sur son modèle, tels ces jeunes maris qui font la vaisselle parce que « le Prophète aidait sa femme Aïcha dans les tâches ménagères. »
Si l'on s'attache au contenu du mythe prôné dans ce « nouveau discours religieux », on peut se demander si « l'islamisation de la modernité », le passage systématique et exclusif par le Coran y compris pour y trouver des valeurs modernes, ne perpétue pas la même logique que celle combattue, à savoir reconnaître aux textes religieux le pouvoir d'imposer des normes immuables, dont le respect définirait les uns par rapport aux autres, le passage par la « Vérité de la Parole de Dieu » faisant séparation. Nous avons déjà mis en valeur comment une telle prise en charge des jeunes peut leur faire intérioriser une vision du monde islamique supérieure à toute autre puisqu'elle aurait tout inventé, y compris des productions modernes de la pensée des hommes, de l'évolution des sociétés, du progrès de la science. Il n'y a pas de remplacement des mythes religieux par des représentations tirées de la science et des formes de pensées modernes. De plus, le processus qui consiste à tirer de textes sacrés les réponses à toutes les questions peut réduire l'identité de la personne à sa dimension religieuse, niant que les êtres humains sont aussi le résultat de cultures, histoires individuelles et familiales, niveau social, caractères, connaissances.

Une autre posture consiste à s'attarder sur la fonction du mythe mobilisé, sur la manière dont il est utilisé : on peut faire l'hypothèse que ce « nouveau discours religieux » de type mythique des leaders ne correspond qu'à une étape pour réactualiser le mythe musulman en réajustant ses images au nouvel environnement. La réactualisation du mythe montre que le destin d'un groupe humain évolue, se réorganise. « Ce rapport d'adéquation du mythe à la réalité est capital. Il est au principe de sa fonction, qui est de rassembler un groupe d'hommes et de femmes autour d'un même ordre du monde et d'une même conception de l'existence : le souci de consensus. » Or, il s'agit bien, tout au long de ce processus de recomposition religieuse musulmane, de chercher à vivre l'islam en contexte de modernité.

Dounia BOUZAR
Chargée d'études à la PJJ et doctorante en anthropologie


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2004-05-30

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