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Discrimination positive : la fin justifie-t-elle les moyens ?
Éric Keslassy est professeur à Dauphine et auteur d'un ouvrage titré De la discrimination positive (Bréal, 2004) dans lequel il préconise une rupture volontaire avec le principe d'égalité afin d'accélérer l'intégration et l'ascension sociale des populations défavorisées, à l'exemple de ce que Sciences-Po a réalisé avec les « conventions ZEP », sur les seuls critères socio-économiques. Mais évacuer tout critère « ethnique » est-il pour autant un sauf-conduit pour briser le principe d'égalité républicaine ? Discussion.
De la discrimination positive, Éric Keslassy, Paris, éd. Bréal, mars 2004 (droits réservés)
Entretien réalisé par courrier électronique pour le site www.revue-republicaine.org et l'Observatoire du communautarisme.

Frédéric Beck — La démarche que vous défendez consiste à faire volontairement, dans certains domaines, le sacrifice de l'égalité en droits afin de permettre de se rapprocher de l'égalité en faits. Ce faisant, vous mettez en avant le concept d'équité, c'est-à-dire d'inégalité « juste » et substituez donc à une notion objective une notion subjective. Ne voyez-vous pas là un risque majeur de dérive, tenant à ce que, le garde-fou du principe d'égalité disparaissant, l'équité devienne prétexte à justifier des octrois de rentes motivés davantage par le corporatisme ou le clientélisme que par le progrès social ? Qui va fixer le seuil au-delà duquel l'avantage octroyé devient trop important et donc injuste ? Plus généralement, alors que la société se morcelle à grande vitesse, n'avez-vous aucune appréhension à saborder ainsi le principe d'égalité, qui est l'un des derniers principes républicains qui soient reconnus par tous ?

Éric Keslassy. — Le risque de favoriser certaines « rentes de situations » est réel et doit être pris en compte au moment de la mise en place d’une réforme fondée sur la discrimination positive « socio-économique ». Mais en même temps, de quelles solutions disposons-nous pour donner un contenu à cette belle notion républicaine qu’est l’égalité ? Selon moi, un principe n’a d’intérêt que s’il est normatif et qu’il se traduit dans les faits. Or, aujourd’hui, le principe d’égalité est une « coquille vide » comme en atteste le morcellement de la société que vous évoquez vous-même. Je n’ai donc pas peur de le créer puisqu’il existe déjà ! Quant à la possibilité de l’accélérer, je n’y crois pas. Au contraire, il me semble que la discrimination positive « socio-économique » doit redonner confiance dans les valeurs républicaines : égalité, mais aussi ascenseur social et continuité des services publics par exemple. Évidemment, la question du niveau du seuil n’est pas sans importance car il faut veiller à ne pas paupériser la classe moyenne. Il faut le fixer le plus bas possible. Seul un cadre législatif peut permettre de légitimer une telle introduction de l’équité.

F. B. — Dans le cas de l'accès des femmes aux postes de responsabilité (politique, économique, etc.) ou dans celui de l'entrée de jeunes de milieux défavorisés dans les grandes écoles, vous justifiez des mesures de différenciation positive (telles que celles mises en œuvre à Sciences-Po) au nom de situations héritées du passé. Dans le premier exemple, il s'agit d'une sous-représentation des femmes résultant de l'époque (pas totalement mais très largement révolue) où les femmes n'étaient culturellement pas incitées à effectuer des études supérieures et où les hommes se montraient très clairement discriminateurs. Dans le second, il est question d'une sous-représentation des jeunes des milieux populaires qui résulte non pas d'une sélection sociale à l'entrée des grandes écoles mais d'une inégalité des conditions d'études, d'environnement culturel, etc. qui s'exprime du plus jeune âge à la fin du lycée. En d'autres termes, les mesures telles que la parité homme-femme et les conventions ZEP ne corrigent pas des discriminations à l'instant T mais remboursent plutôt une dette contractée par d'autres dans le passé. Cette « discrimination positive » n'est évidemment pas légitime puisque les payeurs ne sont pas ici les responsables de la discrimination.

É. K. — Je ne suis pas d’accord. Dans les faits, il existe une sélection sociale à l’entrée des grandes écoles. Il faut regarder les chiffres ! Une enquête très récente réalisée par le CEVIPOF (Vincent Tiberj et Cécile Riou) le prouve une nouvelle fois. En outre, je crois qu’avec une procédure du type de celle mise en place à l’IEP de Paris, tous les acteurs gagnent : l’école accroît la diversité de son recrutement sans faire baisser son niveau, les étudiants qui entrent par concours ne perdent pas de place et peuvent s’enrichir de la mixité sociale et les lycées de ZEP d’où sont issus les jeunes de milieux défavorisés connaissent une véritable dynamique scolaire. Ces jeunes qui ont enfin la preuve que la mobilité sociale n’est pas seulement une idée théorique : l’effet sur les banlieues est loin d’être négligeable. Il est possible d’en sortir par le haut. Bien sûr, pour l’instant, les élèves concernés sont trop peu nombreux mais, partout en France, des voies parallèles favorisant l’entrée de jeunes issus de lycées classés ZEP se développent. Il faut encourager ce mouvement, travailler ce qu’il s’amplifie. Contrairement à ce que vous dites, on ne paie pas pour des erreurs passées, on prépare un meilleur avenir. Existe-t-il quelque chose de plus essentiel ?

F. B. — Attardons-nous sur l’enquête du CEVIPOF, qui est intéressante parce qu’elle est emblématique. Elle ne montre pas de manière patente que le concours aggrave significativement une sélection sociale qui s’est opérée avant le concours (le rapport des différentes catégories sociales dans la population des candidats n’est pas fondamentalement différent dans la population des admis). Cette étude (dont l’un des rédacteurs est comme par hasard chargé à l’IEP du programme de conventions ZEP et dont les conclusions vont comme par hasard dans le sens précis des souhaits de la direction de l’école) enchérit très clairement sur la démarche de la direction de Sciences-Po, jusqu’au non-sens puisqu’on sent bien que leur vœu serait de modifier ou diversifier les procédures de recrutement jusqu’à la confusion la plus totale pour obtenir une population étudiante conforme à la population française en termes de distribution non seulement sociale mais maintenant aussi géographique et sexuelle... Le rôle de Sciences-Po (qui, encore une fois, est à la fin de « chaîne de production » éducative) est-il de constituer des panels représentatifs pour corriger des discriminations intervenues en amont, ou bien de sélectionner des jeunes suivant des critères précis et des procédures transparentes pour les former à répondre aux besoins des entreprises et des administrations publiques ?

É. K. — Tout d’abord, les procédures de sélection « parallèles » sont transparentes. Plus important, je ne suis pas d’accord avec votre diagnostic : il ne s’agit pas d’avoir un panel représentatif d’élèves mais de favoriser la mobilité sociale — notion éminemment démocratique —, qui a du mal à s’établir avec le concours, en tenant compte des handicaps socio-culturels des candidats. Sciences-Po a raison de chercher à favoriser la mixité sociale car les statistiques après concours — surtout à cause de la dissertation qui est un véritable « verrou social » — atteste que cet exercice reste réservé à un clan, celui des « héritiers » (pour parler comme Bourdieu). Vous pouvez présenter les choses ainsi, il n’en est pas moins vrai que la situation de blocage à l’entrée des grandes écoles pour les plus modestes est intenable plus longtemps et repose sur une pratique qui assure une reproduction sociale… La République peut-elle continuer à l’accepter sans réagir ? Le principe de réalité impose de diversifier le recrutement des élites sous peine de devoir, à terme, mettre en place une discrimination positive « ethnique »….

F. B. — Le problème est en outre que la position du curseur n'est pas stable et les revendications de cet ordre n'ont pas de limites : qu'est-ce qui empêcherait une femme de quatre-vingts ans, vivant d'une retraite de misère, de demander réparation au motif que, née à une époque et dans un milieu où les femmes ne faisaient presque pas d'études, elle aurait été privée d'une grande carrière politique, scientifique ou dans les affaires ? Comment différencier selon vous l'acceptable du saugrenu ?

É. K. — Selon moi, la discrimination positive « socio-économique » (et non pas ethnique ou religieuse, il est important de le préciser !) doit se mettre en place dans quatre domaines : la redistribution (à l’aide d’un seuil de revenu), les territoires avec les zones franches qui sont établies à l’aide de critères « objectifs », l’éducation en s’appuyant sur les ZEP et l’enseignement supérieur en s’inspirant de l’expérience réussie de Sciences-Po. Impossible, me semble-t-il, dans cette configuration de tomber dans le saugrenu que vous évoquiez…

F. B. — Il n’y a en effet pas de problème pour les ZEP et les zones franches, parce qu’elles s’appliquent à des territoires (sans oublier le développement dans certaines zones enclavées d’infrastructures de communication physique et virtuelle). Le problème est en revanche différent pour l’enseignement supérieur. J’y insiste car nous sommes véritablement au cœur de la faille : l’expérience de Sciences-Po se fonde sur une logique de réparation a posteriori. Acceptez-vous cette affirmation ? Sinon pourquoi ? Et si oui, suivant quels critères normatifs distinguer, dans ce contexte, les réparations souhaitables de celles qui ne le sont pas ?

É. K. — Il ne s’agit pas de réparation à proprement parler : je suis, a priori, contre cette idée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans mon esprit, la discrimination positive doit s’envisager sous un angle socio-économique. Il n’est pas question de réparer mais de donner les mêmes chances à tous et si cela doit passer par des procédures différentes, il faut l’accepter ! La République en sortirait grandie. La véritable interrogation reste celle de l’égalité effective. Pour dire les choses avec plus de netteté, l’égalité des droits n’a aucun sens si sa mise en œuvre accroît les écarts de situations. En outre, l’égalité des chances est aussi importante, si ce n’est plus, que l’égalité des droits dans notre modèle républicain. Évitons les quotas ethniques et une transposition périlleuse de l’affirmative action en France, en acceptant de mettre en place une discrimination positive « socio-économique ». Dans le cas contraire, la volonté de voir le passé colonial et/ou esclavagiste de la France être « réparé » prendrait de l’ampleur… pour le plus grand danger de la République.

F. B. — Ne trouveriez-vous pas bien plus républicain — et sans doute bien plus social —, dans le contexte de ressources limitées que vous décrivez (contrainte européenne, etc.), de concentrer le plaidoyer sur l'instauration de conditions réellement égales aux premiers âges de la vie, et singulièrement à l'école, plutôt que de revendiquer des mesures correctives intervenant dans la période de la vie professionnelle, c'est-à-dire à la fin du processus de discrimination ? Mieux vaut prévenir que guérir, non ?

É. K. — Comme je viens de le préciser, l’école et l’éducation est un enjeu essentiel. Sans aucun doute, une réforme s’impose dans ce domaine. Par exemple, comment peut-on accepter que les meilleurs professeurs soient nommés dans les lycées de « centre-ville » alors qu’ils seraient bien plus utiles dans ceux de « banlieues » ? La discrimination positive « socio-économique » supposerait de mettre fin à ce non-sens. L’école doit redevenir républicaine c’est-à-dire, notamment, favoriser l’ascension sociale des plus modestes. Cela doit entraîner la prise en compte des différences culturelles : l’école est trop longtemps restée indifférente aux différences, ce qui a conduit à accroître les inégalités de départ. Vous avez raison : commençons par-là ! Le reste suivra « naturellement »…

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Présentation de l'ouvrage
• Dossier de presse sur les conventions ZEP à Sciences-Po :
www.sciences-po.fr/presse/zep/index.htm
• Cécile Riou et Vincent Tiberj, « Biais sociaux et procédure de recrutement. L'exemple de l'examen d'entrée à Sciences-Po, 1re année, septembre 2002 », conclusions de l'enquête, mars 2004
www.sciences-po.fr/presse/sciencespo_infos/doc/bcycl.pdf

2004-05-21

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