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Voyage au pays de l'antiracisme (2/2)
Le concert des associations antiracistes vire parfois à la cacophonie. Mais quelle mouche a donc piqué les héritiers modernes de l'Abbé Grégoire -symbole de l'émancipation des juifs de France- et de Victor Shoelcher -à qui nous devons l'abolition définitive de l'esclavage ?
illust. G. Doré (droits réservés)
Etat des lieux des organisations antiracistes (suite et fin)
Lire la partie I : Voyage au pays de l'antiracisme (1/2)

Viennent ensuite les antiracistes à titre accessoire, communautaires par construction. Dans cette catégorie figurent les multiples associations de la « communauté juive » institutionelle dont la lutte contre l'antisémitisme est le seul engagement antixénophobe. Deux mentions particulières :

Le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) (1), qui se définit comme la "représentativité politique (...) de la communauté juive de France auprès des pouvoirs publics", fédère une soixantaine d'associations qui se revendiquent toutes du judaïsme bien qu'à des titres divers, mais aussi et pour beaucoup d'entre elles d'un soutien actif et quasi-inconditionnel à l'Etat israélien, parmi lesquelles l'Association pour le Bien-Etre des Soldats Israéliens (2) (sic!), et l'Agence Juive (3). Cette organisation a progressivement radicalisé son discours dans un sens parallèle à celui de l'évolution de la classe politique de l'Etat hébreu. Le CRIF d'aujourd'hui n'a en effet plus grand chose à voir avec celui d'un Théo Klein, et il n'échappe pas à de vrais dérapages (4). Il conserve toutefois une audience importante auprès de la classe politique (5). Initiateur d'un « service de protection de la communauté juive », son caractère exclusivement communautaire n'a pas empêché le gouvernement français de lui confier récemment une mission générale de lutte contre les contenus racistes et antisémites sur Internet dans le cadre d'un « partenariat renforcé » (6).

L'Union des Etudiants Juifs de France (UEJF, adhérente au CRIF) (7) est, comme son nom l'indique, une association d'étudiants qui se revendique du judaïsme et d'un soutien plus ou moins critique à l'Etat d'Israël . Dans le même temps qu'elle se démarque d'une certaine langue de bois en dénonçant explicitement dans sa revue (« Tohu-Bohu ») les violences des groupuscules extrémistes juifs proches de l'extrème-droite israélienne et se lamente de leur impunité (8), ses militants défilent sous des pancartes qui proclament « Antisionisme = Antisémitisme », appelant en renfort la caution posthume du pasteur Martin Luther King. Amalgame, vous avez dit amalgame ? Et comme elle se défend de tout communautarisme, elle n'en présente pas moins et dans le même temps des listes aux élections étudiantes en partenariat avec SOS-Racisme (9), et organise sa convention nationale... à Jérusalem. On a parfois de la peine à suivre le raisonnement dans ses méandres.

Pour être tout à fait équitable, on soulignera que l'UEJF dipose d'un alter ego côté islamique avec les Etudiants Musulmans de France (EMF) (10). Et si son action en matière d'antiracisme semble plus limitée, elle a cependant organisé quelques conférences sur le thème de « l'islamophobie » avec le concours de l'universitaire Vincent Geisser.

Dernière catégorie : les spécialistes d'une cause, c'est à dire les mouvements qui ont choisi de lutter contre une forme et une seule de xénophobie, et ceci à titre d'activité principale. La magie de la dérivation suffixale autorise, comme on le verra, la plus grande créativité dans la dénonciation des peurs contemporaines.

C'est ici que l'on trouvera les associations de lutte contre « l'homophobie », le prototype en étant "SOS-Homophobie" (11), qui, à l'instar de bien d'autres, a mis en place sa propre ligne téléphonique d'écoute, évidemment « anonyme », grâce à laquelle vous pourrez voter pour « désigner la personalité la plus homophobe de la décennie », à moins que vous ne préfériez le faire d'un « clic de mulot ». C'est beau comme du "Loft Story" ! Mais dans le discours des « Khmers roses » (12), point n'est besoin d'être un « casseur de pédés » ou bien un disciple de Christine Boutin pour mériter les foudres de la « communauté ». Il suffit d'être en désaccord avec ce que les avant-gardes parisiennes du mouvement ont déclaré comme bien pour les « gays ». Contre le mariage homosexuel ? Homophobe ! Pour, mais réservé sur l'adoption ? Homophobe ! Pour l'adoption mais réservé sur l'accès des gays aux techniques de procréation assistée, et, demain, au clonage ? Homophobe, vous dis-je ! Vous êtes gay, et vous n'êtes pas d'accord ? C'est encore pire ! Vous êtes un traître à la cause, qui n'a probablement pas encore fait son « outing » ... Des âmes charitables s'en chargeront pour vous ! Et comme rien ne saurait s'opposer à la marche triomphale des gays vers leur dignité, il convient d'adopter au plus vite une législation répressive qui « pénalisera les propos homophobes ». D'ailleurs, c'est comme si c'était fait ...

Vous êtes une femme ? Vous êtes forcément concernée par la violence sexiste ! Venez donc aboyer de concert avec « La Meute » des « Chiennes de Garde » (13), et porter autant de « coups de pattes » rageurs au « masculinisme » triomphant ! Là encore, une ligne téléphonique accueillera vos longs mugissements plaintifs. Vous êtes un femme, et vous n'êtes pas d'accord avec cette idéologie du « nationalisme féminin » importée d'outre-atlantique ? C'est une « bavure », un « tir ami », un coup de poignard dans le dos (14) ... Pour votre propre bien, on fera en sorte de vous éviter de répandre votre idéologie d'arrière-garde sur les plateaux de télévision.

Seriez-vous, par hasard, favorable aux Interruptions Thérapeutiques de Grossesse – sur demande des parents – lorsqu'un enfant à naître est atteint d'une malformation congénitale gravissime ou d'une maladie génétique incurable ? Vous êtes donc handiphobe, et le « Collectif Contre l'Handiphobie » (CCH) (15) se chargera de vous faire rendre gorge. Et ne vous avisez pas, surtout pas et même pour rire, de traiter un collègue un peu lent de « mongolien ». Vous encoureriez les foudres de la prochaine loi « contre les propos handiphobes » promue par les bons samaritains de la « Fondation Jérôme Lejeune » qui entonnent en choeur un « Non aux nouveaux racistes !» leur bréviaire à la main !

Peut-être n'êtes-vous rien de tout cela ? Ne désespérez pas, il vous reste encore quelques chances (au sens probabiliste du terme, bien évidemment) de vivre vos phobies ! L’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif) (16) du catholique traditionaliste et membre du Front national Bernard Antony (17), défenseur d'une France blanche et catholique épurée de ses scories « anti-françaises », pourrait-être l'une d'entre elles. A moins que ce ne soit l'association « Croyances et Liberté » fondée par la conférence épiscopale de France afin d'ester en justice et « de protéger et de défendre les catholiques des atteintes à leurs sentiments religieux ou à leurs convictions religieuses, qu'ils pourraient subir par la voie de la radio, de la presse, du film, de la télévision, de l'image ou de tout autre support ». Et si c'est l'Islam qui vous irrite, vous aurez sans doute à faire au tout nouveau « Collectif musulman contre l'islamophobie » (18).

L'empire éclaté
De ce voyage au centre du PAF (Paysage Antiraciste Français), le pigiste de l'Observatoire revient avec quelques constats, une conviction, et beaucoup d'inquiétudes.

Tout d'abord, l'importation du conflit proche-oriental est une réalité et le choix d'un camp ou d'un autre dessine aujourd'hui un véritable « mur de séparation » entre beaucoup d'acteurs français de l'antiracisme. La surenchère opérée par certains acteurs « communautaires » ou autres (cf. « L'Année de Cristal » d'Alain Finkielkraut ) dans la dénonciation de la gravité de la vague d'actes antisémites (par ailleurs bien réelle), l'accusation portée contre la France d'être un « pays antisémite » (notamment à l'occasion du conflit irakien) et les procès en sorcellerie faits à quelques intellectuels depuis relaxés ont contribué à décrédibiliser les discours sur ce thème, et à jeter la suspiscion sur leurs auteurs. Et pas seulement dans la population « issue de l'immigration ». Cela est d'autant plus préoccupant qu'après une diminution en 2003, le nombre de ces violences semble devoir augmenter très significativement en 2004. Mais de quels superlatifs pourra-t-on désormais user pour mobiliser les énergies à lutter contre cette gangrène, si elle devait perdurer et s'amplifier ? La dénonciation de l'antisémitisme n'a d'ailleurs pas le monopole des outrances et d'une forme de « terrorisme intellectuel ». Il est emblématique que le discours justificatif d'un Dieudonné ait cru bon opposer la souffrance des victimes de l'esclavage à celles du génocide des juifs d'Europe. Aujourd'hui, les Noirs contre les Juifs. Et demain ? « A chacun sa mémoire, à chacun ses victimes », tel semble être le slogan des nouveaux combattants de l'antiracisme, sur fond de médiatisation des tensions « inter-communautaires ». A défaut de viser juste, il faut frapper fort, et la propagande prend la place du débat comme la mauvaise monnaie chasse la bonne. Et comme il est question de propagande, c'est tout naturellement que le champ politique s'en mêle. Y-aura-t-il bientôt des victimes « de droite », et d'autres « de gauche », au gré des petits arrangements entre politiques à la recherche d'une clientèle et « leaders » communautaires en quête de notoriété et d'autorité sur leurs ouailles ?

Ces dérives illustrent en tout cas par la pratique comment la communautarisation de la lutte antiraciste vide ce combat, par nature universel, de tout contenu, quand elle n'aboutit pas au résultat inverse de celui recherché. Que ce soit par fidélité aux principes républicains, ou par simple souci d'efficacité, n'est-il pas temps de recentrer le débat sur la lutte contre toutes les discriminations, et de n'encourager que les acteurs qui adoptent cette stratégie en "mettant les pieds dans le plat", au risque de froisser quelques susceptibilités ?

Vers une privatisation de l'antiracisme ?
Ce serait là une solution de sagesse. Malheureusement, il y en a d'autres.

De lois « sur mesure » en plaidoyers pour la discrimination « positive », l'acceptation des logiques communautaires semble faire son chemin, aussi bien dans l'esprit des « intellectuels » qu'au sein du monde politique. Mais la médaille possède un revers. Celui du triomphe des groupes de pression comme co-gestionnaires de la décision publique, et la réduction du rôle du politique à la recherche constante de clientèles.

Au surplus, quels mécanismes de régulation pour cette foire d'empoigne permanente entre lobbyistes à la recherche de légitimité et de reconnaissance symbolique (mais pas seulement) ? Devra-t-on privilégier le premier arrivé, celui qui criera le plus fort, ou bien encore cet autre qui démontrera posséder – à un moment donné - le plus grand pouvoir de nuisance ?

Faudra-t-il « déléguer » à chaque « communauté », c'est à dire et dans la pratique à des « élites » autoproclamées « représentatives » choisies en dehors de tout cadre démocratique, les problématiques de sécurité, d'accès à l'emploi, au logement, etc. ?

Ce serait la fin d'une République Une, Indivisible, Laïque et Sociale, et le commencement d'autre chose.

Mais de quoi ?
__________________________________________________________
(1) Conseil représentatif des Institutions juives de France : www.crif.org
(2) A.B.S.I : absikerenor.free.fr
(3) Cf. « Peut-on être juif en France ? Non, suggère le CRIF », Observatoire du communautarisme, mars 2004
(4) Voir « Roger Cukierman, dérapages contrôlés ?», Observatoire du communautarisme, août 2003
(5) Voir « Le dîner est obligatoire ?», Observatoire du communautarisme, janvier 2004
(6) Voir « Le CRIF promu gendarme du Net ?», Observatoire du communautarisme, mars 2004
(7) Union des Etudiants Juifs de France : www.uejf.org
(8) Voir « L'impunité de la Ligue de Défense Juive», Observatoire du communautarisme, janvier 2004
(9) Voir « Mais que fait l'Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) ?», Observatoire du communautarisme, mars 2004
(10) Etudiants musulmans de France : www.emf.asso.fr. Voir "Le « zèle républicain » des Etudiants Musulmans de France (EMF)", Observatoire du communautarisme, mars 2004
(11) SOS-Homophobie : www.sos-homophobie.org
(12) Voir « Les Khmers roses», Observatoire du communautarisme, janvier 2004
(13) Les Chiennes de garde : www.chiennesdegarde.org
(14) Voir « Fausse route», Observatoire du communautarisme, août 2003
(15) Collectif Contre l'Handiphobie : www.genethique.org
(16) AGRIF : www.chez.com/reconquete/agrif/
(17) Voir « Bernard Antony, croisé du communautarisme national-chrétien», Observatoire du communautarisme, janvier 2004
(18) Voir « Un collectif musulman contre l'«islamophobie»», Observatoire du communautarisme, janvier 2004

2004-05-07

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