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Lehaïm, l'appel à la ratonnade branché de Michaël Sebban
Lehaïm, A toutes les vies, par Michaël Sebban, Hachettes Littératures
Dans Lehäim, un roman qui se veut aussi une enquête sur l'antisémitisme des arabes de banlieue, Michaël Sebban appelle à l'abandon de l'idéal intégrationniste républicain.
Lehaïm, A toutes les vies, Michaël Sebban, Hachettes Littératures (droits réservés)
Inventé par BHL avec Qui a tué Daniel Pearl ?, le concept pratique de "romanquête", qui permet de se faire mousser sur un fait d'actualité avec le sérieux d'un enquêteur tout en inventant ce que l'on n'est pas en mesure de démontrer avec la désinvolture du romancier qui s'abrite derrière la fiction pour ne pas s'exposer aux conséquences de ses approximations, a fait un émule.

Michaël Sebban, 37 ans, est juif (d'Oran, précise-t-il), philosophe et surfer, bref un mec cool. Il fut aussi, nous dit-on, secrétaire du secrétaire de Sartre, feu Benny Levy, l'ancien gauchiste devenu grenouille de Talmud, qu'il a côtoyé à Jerusalem ; c'est donc forcément un type bien. Son livre Lehaïm raconte sous la forme d'un roman (c'est marqué dessus) la douloureuse expérience d'Eli S., 37 ans, juif, prof de philo et surfer qui, fraîchement rentré d'Israël, fait face à "la plus grande vague d'antisémitisme jamais connue en France depuis la Libération" (1). Heureusement, il sait surfer sur la vague.

L'histoire se passe à "Paris, capitale de l'antisémitisme" (p.165). Eli, gentil bobo de Belleville, du genre qui aime les différences, les petits zincs où il retrouve les gueules du quartier -qui l'appellent avec déférence "le professeur"- et, bien sûr, l'authenticité, sent monter jour après jour la haine chez les élèves "rebeus" du lycée du 9-3 où il enseigne la philosophie. C'est ce qu'il raconte à travers une succession de tableaux hauts en couleurs où l'on croise les bêtes fauves qui peuplent les cités -sauf un qui admire Eli S.-, les juifs marocains qui ne s'intéressent qu'à l'argent et aux voitures (pas comme ceux d'Oran) et les juifs assimilés, les pires, comme ce petit prof syndicaliste qui est jaloux d'Eli S.

Dans romanquête, il y a d'abord roman. Ici, dans le plus pur style petit-bourgeois de l'auto-fiction complaisante, on découvre combien Eli S. est un type super. Tête bien faite et bien pleine à la fois, religieux et sportif, autodidacte, amateur de cigares et gastronome, Eli S. est aussi un tombeur de première. Au début du livre, il emballe sans aucun mal -c'est elle qui l'a chauffé- Chloé, une juive marocaine du 16ème arrondissement super belle (forcément !). Quel homme ! On aimerait bien, comme l'auteur, ressembler à un type pareil.

Le hic, c'est que ce beau roman d'amour s'effondre sous le poids des circonstances. C'est là que démarre la partie enquête, la phase la plus amusante d'un romanquête.

En effet, Eli/Michaël découvre peu à peu au contact de ses élèves, en majorité des "rebeus" qui se foutent de la philo et croient plus au "bizness" qu'à la République, que ça va mal en France. Et on sait ce qui se passe dans ce cas-là : "C'est la France qui se casse la gueule et c'est les Juifs qui paient" (p.225). Mais, bon, comme il ne faut pas trop caricaturer -le héros est philosophe, c'est un amoureux de la vérité-, Eli S. n'accable pas spécialement les arabes de banlieue que cette sinistre dérive dépasse largement : "Les Arabes ne sont pas plus antisémites que les autres. Ils le sont autant que les Français." (p.229) C'est la France qui est responsable de cette situation, parce qu'elle a raté l'intégration des enfants d'immigrés et qu'elle a l'antisémitisme dans la peau. Il le dit d'ailleurs à Chloé, aussi incrédule que belle : "Arrête de te faire des illusions sur la France. Il n'y a pas un seul kilomètre carré de ce pays où des Juifs n'ont pas été tués parce qu'ils étaient juifs" (p.229). Selon Eli/Michaël, la France renoue avec son histoire la plus sombre : "La voilà la collaboration, soixante ans plus tard, la même. La mémoire, la Shoah et tout le tintouin n'ont servi à rien ! Que dalle ! C'est les mêmes ! Rien n'a changé !" (p.127)

Et ça va mal finir... Comme Eli S. est très intelligent, il écrit un article dans Libération pour alerter les pouvoirs publics. Avant qu'il ne soit trop tard. Il est même tellement intelligent que le Ministre (Sarkozy?) veut à tout prix le rencontrer. Il a besoin d'avoir son avis, ses solutions pour sauver la France. Ils en parlent autour d'un cigare, au ministère, après que le ministre soit rentré d'urgence d'un déplacement en province. Et là, Eli S. explique la vie au Ministre :

"- C'est foutu.
- Oui, c'est foutu.
- Si vous le savez, pourquoi continuez-vous à agir comme si tout allait bien ?
- Parce que je n'ai pas le choix. La République ne peut s'avouer vaincue. Elle se doit d'aller jusqu'au bout.
- Et pendant ce temps, vous renforcez la police.
- Je n'ai pas d'autres solutions. L'intégration a échoué. On essaie quand même la réaction mais la seule solution c'est la répression. Vous êtes d'accord?
- Absolument.
J'avais donc bien raison. C'est pour cela que le Ministre voulait me voir. Il veut me faire savoir qu'il sait. Est-ce suffisant ? Non. Il attend sûrement autre chose. J'ai les coudées franches.
- Mais, monsieur le Ministre, vous savez bien que cela ne marchera pas ?
- A votre avis, pourquoi suis-je allé en province aujourd'hui ? J'ai augmenté les effectifs de la police. J'ai renforcé le système judiciaire et on tire au lance-roquettes sur un commissariat. Vous croyez que je n'ai pas compris que cela ne marche pas ?
Le ton est monté d'un cran. J'ai l'avantage. Il attend une réponse. Le constat ne suffit plus. J'observe nos robustos, ils sont consumés au premier tiers. Il reste vingt minutes. Je n'ai pas le choix.
- Et que comptez-vous faire pour les Juifs ?
- Uniquement ce que la République peut faire.
- C'est-à-dire pas grand-chose.
Le ministre ne réagit pas. Il continue à tirer sur son cigare, le pose dans le cendrier et avance son fauteuil.
- Et qu'en pensent les Juifs ?
- Les Juifs que je croise tous les jours, monsieur le Ministre, me disent tous qu'il n'y a plus rien à faire en France. Ils parlent tous de partir en Israël ou aux Etats-Unis mais ils sont encore là. Ils changent de quartier, ils s'entraident, ils s'organisent."
(pp.270-271)

Mais, bon, c'est un roman (c'est écrit dessus).

Pourtant, ce n'est pas son style romanesque qui vaut à Michaël Sebban d'être acclamé par les médias mais bien son expertise sur l'antisémitisme dans les banlieues. En effet, le philosophe surfeur est partout. A la télé, dans les journaux. Comme le dit un de ses potes de Technikart, "Lehaïm est un must : tout à la fois chronique lucide des temps présents, récit haletant et shoot de bon esprit" (2). Il ne faut toutefois pas abuser des drogues dures... Sur France 2, dans l'émission littéraire tardive de Guillaume Durand, ce n'est pas un point de vue de romancier qu'il offre aux Français insomniaques : "La République à la française avec son noyau laïc, c'est fini". "Je suis bien content de vous l'entendre dire" lui répond alors Elie Chouraqui, lui aussi invité sur le plateau. Les grands esprits se rencontrent... Sur LCI, après une sortie démagogique sur sa connaissance de terrain des "rebeus", des "renois", des "noiches" qui ne veulent pas être pris pour des "céfrans" et en veulent aux "feujs", il explique tranquillement que la République, c'est mort, qu'il faut renoncer à l'intégration et qu'il faut construire avec ses élèves la "société du respect". On se reconnaît respectivement, non plus comme citoyens français égaux, mais comme communautés ethniques ou religieuses, et on se respecte mutuellement dans la différence. On ne vit plus ensemble mais les uns à côté des autres. Belle philosophie pour un prof de philo ! A croire qu'il a renoncé à Rousseau et Kant pour leur substituer Joey Starr et Kool Shen. Il fallait le voir aussi débiter ce sinistre prêche à Cultures et Dépendances, répondant aux questions de Franz-Olivier Giesbert sous l'oeil humide du chroniqueur Charles Pépin, son éditeur chez Hachette.

Au-delà de son absence totale d'humilité et de l'arrogance avec laquelle il assène des énormités qu'il ne s'embarrasse pas tellement d'étayer par des faits, on fera seulement remarquer à Michaël Sebban qu'il vit décidément dans un drôle de pays antisémite. Un pays où un juif persécuté par les "rebeus" avec la complicité de la République peut néanmoins aller crier justice sur tous les plateaux de télévision où on ne le confronte d'ailleurs pas à ceux qu'il accuse et pour lesquels il ne préconise plus que le bâton ou le communautarisme.

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1)Lehaïm, A toutes les vies, Michaël Sebban, Hachettes Littératures, 280 pages, 18 euros
2)Michaël Sebban, Philippe Nassif, Technikart, avril 2004

2004-05-05

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